Moscow – Edyr Augusto – Asphalte – Février 2014

Moscow fait l’effet d’un violant ressac qu’on se prendrait sur l’arrière du crâne en pensant avoir échappé au pire. Une main ferme qui nous rejetterait illico dans le tourbillon. Et c’est reparti pour un tour d’errances nocturnes en compagnie des vampires de Mosqueiro, l’île brésilienne que les autochtones surnomment « Moscow ». La peau de Tinho Santos (le narrateur) et celle de sa bande ont la couleur lunaire des nuits qu’ils écument, pillant, violant, tabassant, buvant, jouant : la horde exige et prend, elle ne sait même faire que cela. Les culs des fils à papa qui brillent le jour sous des shorts de plage à la mode, les sourires aux dents blanches, les promesses toutes formatées d’avenir radieux… elle les défonce salement, avec l’assurance d’une meute en chasse, maître du territoire et du temps.

Continue reading

Sade vivant – Jean-Jacques Pauvert – Le Tripode – 2013

Portrait vidéo de Jean-Jacques Pauvert, réalisé en Septembre 2013, à revoir sur Libfly.com

Je ne suis pas une lectrice du Marquis de Sade. Tout juste à 16 ans ai-je caché dans l’obscurité de mon lit et pendant quelques jours, Justine ou les malheurs de la vertu, qui faisait le pendant aux mornes injonctions cousues collées, déposées par mes instructeurs sous le projecteur de ma lampe de chevet. J’espérais ce moment où, entre chien et loup, je pourrai enfin échanger le lumineux ennui liturgique contre les sombres vertiges de premiers émois érotiques qui m’effrayaient autant qu’ils m’amusaient. Qu’étais-je en train de lire, grand Dieu ! Si dans l’esprit du non moins grand Jean-Jacques Pauvert « Justine est bien en dessous de Juliette », il faut tout de même rendre à la Vertu malmenée la primeur du torpillage d’un pan substantiel de mon éducation. Quelques années plus tard, La philosophie dans le boudoir m’accompagna, au grand jour cette fois, et ce fut tout ce que je lus de Sade.

Continue reading

Dandy – Richard Krawiec – Tusitala 2013

**Désirs en quête d’objet**

–Toute ma vie, j’ai essayé de marcher droit, et mes pieds sont partis de travers–

–Dandy–, roman de Richard Krawiec édité aux Etats-Unis en 1986 sous le titre Time sharing, est le récit d’une rencontre de deux solitudes, celle d’Artie et de Jolene,  deux errances dans l’Amérique libérale des années 80. Né dans le Massachussetts, enseignant et travailleur social, l’auteur a plongé sa plume dans l’acier trempé du réel. Dandy est un livre nécessairement violent.

Continue reading

Mémoires d’un bison – Oscar Zeta Acosta – Tusitala – 2013

L’âme des plaines sauvages

Le bison, c’est Oscar Zeta Acosta, écrivain et avocat du célèbre journaliste gonzo Hunter S. Thompson, (son acolyte halluciné dans Las Vegas Parano, Thompson a d’ailleurs écrit la préface émue de ces mémoires ). Coutumier des paradis en forme de comprimés ou de poudre, défenseur, souvent à titre gracieux, des exclus du rêve américain, ce fils d’immigré mexicain écrivit deux livres, dont ses mémoires, avant de disparaître mystérieusement. Son fils aurait été la dernière personne à entrer en contact avec lui : il lui aurait dit qu’il allait emprunter un bateau « rempli de neige blanche »… Certains pensent qu’il a été assassiné par des dealers, d’autres qu’il a rejoint une guérilla en Amérique latine…

Oscar Zeta Acosta ne mourra donc jamais et c’est de toute façon impensable. Cela en dit déjà long sur le personnage chicano : idéaliste invaincu mais blessé, force de la nature aux points faibles clignotant en rouge, mythe coincé dans une carcasse lourde et pataude, loup solitaire et romantique, un mastodonte avec ses 100 kilos de complexe, un junkie aux hallucinations mystiques et sacrément comiques. Oscar Zeta Acosta évoque effectivement le bison, comme symbole éternel de la survivance d’une force immémoriale, animale, sanguine et des peuples colonisés, forcés à l’acculturation ou massacrés.

Nous avons besoin d’une nouvelle identité. Un nom et une langue qui nous soient propres… (…) Je vous propose que nous nous appelions les Bisons Bruns…(…) Oui c’est l’animal que tout le monde a massacré. Absolument, que ce soit les cow-boys ou les Indiens, ils le chassaient tous… Et brun, parce que nous avons des racines mexicaines, que nous tenons à nos ancêtres aztèques…

Mais le bison n’est que muscles quand l’américain est obèse, le guerrier mythique endure coups et blessures sans ciller quand Oscar a les tripes ulcérées depuis ses 20 ans, maladie bien-sûr entretenue et aggravée par sa consommation de Tequila ou de Vodka. Il ne cesse d’ailleurs de se répandre : larmes, sperme, morve, sueur, odeurs, bave, sang… Il s’inflige par désamour une somme de violences inouïes auxquelles s’ajoutent celles des litanies racistes, des injustices sociales, des négations d’identités particulières dont sont victimes les immigrés mexicains ou même les Okies (travailleurs blancs des quartiers déshérités) qui le révoltent et le font éructer depuis l’enfance. Nègre, bouffeur de guacamole, **** de dégonflé, bamboula, sale obsédé… sont les mots doux avec lesquels le petit Oscar a grandi.

On vivait dans le West Side, dans le rayon de propagation des odeurs de la plus grande conserverie de concentré de tomate au monde. Avec ses hordes de mouches et la puanteur des rebuts qui pourrissaient à la chaleur du soleil d’été, le West Side était situé à une distance respectueuse du centre-ville où habitaient les Américains.

Conflits entre quartiers riches et quartiers pauvres, conflits entre communautés de ces mêmes banlieues, conflit au sein même de chacune des minorités, éducation à la dure, où chaque chose doit être réalisée dans le but de « devenir un homme » (et en cas de manquements, des punitions paternelles inhumaines et sadiques s’abattent sur la fratrie), des incitations d’un entourage malveillant à abandonner les études, à cesser d’écrire, c’est-à-dire à poursuivre la construction de soi par la négative, dans l’ombre des destins glorieux…

Ces mémoires ont le goût de la quête : qui est ce « je » dont je n’aurais pas été affligé ? Entre la couenne trop large, le feu intérieur qui brûle les viscères, la solitude et les palliatifs chimiques pour décoller, où est le bison ?

L’avocat narre ses souvenirs à partir de la perte d’une amie (sa fidèle secrétaire de cabinet dont il n’imaginait même pas qu’elle fut malade) et de sa fuite sur les routes. Le macadam, la bagnole et les cachetons, les errances dans les ghettos urbains et les appartements de junkies : voici les ingrédients bien ricains d’une réminiscence qui fait des allers retours dans le temps, et qui dévoile grâce à une langue brute, drôle et clairvoyante, combien est pesante la conscience des chaînes à briser, et nombreux les combats intérieurs contre le désespoir, pour atteindre la grande plaine et la faire rugir sous le poids de 1000 bêtes : le trip ultime.

 

Image

Et je me suis caché – Geoffrey Lachassagne – Aux forges de Vulcain – 2013

cacheÇa se bouscule en nombre, les images, à la lecture de Et je me suis caché de Geoffrey Lachassagne. Il faut dire qu’on est fanatique du cinéma de Bouli Lanners, que le cinéma belge en général nous chavire le cœur, que Les Géants ou La Merditude des choses, on les place haut haut dans le palmarès de nos claques sur bobines, que Bullhead hante encore nos nuits. A vingt pages, c’est L’Enfance nue de Maurice Pialat qui nous obsède à chaque saut de ligne. Damned… Quel bouquin…

Ça se bouscule en nombre, très vite et pour longtemps. A tel point qu’on se dit que ce prisme de lecture est un peu collant, qu’on va peut-être passer à côté de l’essentiel, à force d’attention donnée à la lumière du roman : aux forêts, champs, feu et voie ferrée, aux taillis, ronces, orties, cailloux, aux fougères et feuillages, au paysage plus grand qu’il fallait, à l’eau comme du papier alu qui remplit tes oreilles et replie les bruits de la surface, à la petite ville mortifère et au lilas dans le jardin et puis dedans, aux rejetons de la DDASS qui grandissent trop vite, aux fugues Into the Wild, aux pétarous, aux pétards d’herbe et aux pépés qui tombent le short.
Mais trop tard, nous avons enfin trouvé le pendant littéraire de nos émotions visuelles les plus palpitantes, nous ne bouderons pas ce plaisir…

Plaies corréziennes
Les voix de Titi et Jérémie se succèdent, celles de deux frangins esseulés chez Mémé pour cause d’abandon parental – deux sauvageons hirsutes dans un Eden infernal, nourris de textes bibliques – deux Martyrs de Yahweh, missionnés par l’aïeule pour convertir le voisinage – deux attentes naïves, du retour du grand frère qui a fui à Paris et est attendu comme le fils prodigue – deux gamins entourés de trous béants, la filiation en déshérence mais le Verbe haut, puisqu’il s’agit de créer presque ex nihilo le sens d’une présence au monde.

La métaphore biblique est totale et éloquente : les petits rejetons d’Abraham rejouent l’amour du premier couple à l’Aurore du monde, les luttes fratricides de Caïn et Abel, Moïse guidant le peuple, le buisson ardent, la petite pomme vérolée, le veau d’or et le sacrifice d’Isaac, les épiphanies en mode tétanies. Le fatum mystique ne cesse de correspondre aux déterminations socio-économiques contemporaines : les deux gamins corréziens revêtent ainsi le caractère emblématique et tragique des figures mythologiques.

Si on s’en sort vivant de ce merdier Major…
Mais Baptiste et Jérémie peuplent aussi leur monde du syncrétisme délirant propre aux enfants, du génie des élucubrations juvéniles, déviant ainsi les routes tracées pour eux : c’est l’Armageddon au bord du lac, l’invasion des chinois est imminente, ces impies arabes qu’une bonne croisade devrait réduire au silence et Géronimo fume le calumet de la paix en songeant à Mesrine sur un bon vieux Wu-Tang. Ils tirent certainement une forme de liberté de cet infernal mélange de genres, qu’aucun adulte ne peut contraindre, aucune prophétie circonscrire. L’imaginaire collectif et la poésie, refuges des innocences sacrifiées.

Ce mélange des genres, Geoffrey Lachassagne le manie à merveille. Les deux (puis trois) voix sont extrêmement originales, et pas une faille dans le décor sur plus de 200 pages… La plume a de le trempe : chacun des caractères, de premier plan ou non, est un manifeste, une proclamation singulière d’existence, une grammaire sensible. C’est un délice pour les yeux.

Titi par exemple : un joyau brut, cet ado. C’est lui qui nous embarque, avec sa voix de petit caïd bourré de failles, ces expressions bien de chez lui, sa faculté poussée de contemplation sensible … Titi a des reflets de 30 ans plus vieux ou de 7 ans de moins en fonction de la lumière. On a eu un sacré coup de foudre pour Titi, on ne va pas le cacher, un comme rarement.

Jérémie le petit frère a l’âge de raison. C’est la Matilda de De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, le poète, le prophète en métaphores, l’illuminé condamné à la solitude, l’étoile sur le gazon, l’amoureux d’une Tulipe ailée, le dernier sacrifié. Il est entouré d’apparitions, de symboles et de fulgurances. Jérémie souffre comme un petit de 7 ans et psalmodie comme un ancêtre de 1007, puisqu’il a vu l’Ange, et verra sa chute.

Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent – François Szabowski – Aux forges de Vulcain – 2012

Voyage vertigineux en mythomanie aiguë

Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent de François Szabowski, premier volume des épisodes du journal d’un copiste publiés d’abord sur la toile, nous permet de réaliser un fantasme de longue date, d’oser le grand plongeon, de ressentir enfin la jouissance tant espérée d’être la petite souris qui entend tout, au pied de l’échafaudage de l’inavouable bêtise, de la crétine naïveté paroxysmique et finalement de la folie obsessionnelle.

C’est le grand voyage, dans les petits méandres psychologiques d’un sous type certainement lunaire au premier abord, très égotiste, et on y puise matière à rire sur 300 pages, mais pas seulement. Dur d’imaginer être plus à côté de la plaque que cet anti-héros, à tel point qu’on se poserait bien la question du handicap mental et qu’on finirait presque étouffé par ses logorrhées dont la logique est implacablement inhumaine.

Il incarne à la suite tout ce qu’on détestait chez les premiers de classe boutonneux arrivistes, chez le frangin embué de vapeurs alcooliques, chez l’orgueilleux qui n’a d’autre point de vue sur le monde que celui qu’éclaire son nombril, chez le soupirant ou l’amant incapable de se départir de l’idée qu’il a de l’autre pour le contempler tel qu’il est…

Les petits arrangements avec soi sont sans limite pour le copiste, dont le raisonnement pauvre, tordu et définitivement obscurci de lui-même et de ses angoisses psychotiques, va jusqu’à lui faire commettre des impairs qui vont de l’indélicatesse à la faute pénale. Mais « Heureux les sots, le royaume des cieux est à eux », François s’en sort toujours, avec toute la virtuosité et l’ingéniosité que les débiles obtus sont capables de mobiliser quand leur survie est en jeu, et une chance inouïe, qui résonnerait comme une injustice révoltante s’il n’était question de fiction. Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent est une gigantesque planification formelle absolument cohérente dans son absurdité, un château de justifications et d’auto complaisance dont on attend la chute grotesque mais qui ne cesse de s’élever plus haut sans cesser de vaciller. Château de cartes ou puzzle géant, François Chabeuf a la minutie d’un autiste qui abhorre le vide.

J’ai débuté ce roman en me disant que je n’irais certainement pas au bout. L’ennui originel, relatif mais réel, insinue le doute sur la qualité de la langue, on la scrute à chaque ligne, on y trouve à redire, on décèle lourdeurs simplistes et répétitions sans fondements : le héros est lourd, mais après tout, la langue n’est pas censée me peser autant que lui, d’autant qu’on décèle tôt certaines qualités formelles, que l’on juge trop rares, du coup. Et puis on avance, on s’aperçoit que la langue s’élève elle aussi, se met même à chanter, et nous voici bientôt complètement pris à rire et désespérer du primate génial, virtuose de la mauvaise foi et de la manipulation.

L’apogée de son machiavélisme arrive assez tôt dans le récit : la progression tragique est à découvrir ailleurs : dans ce que l’accélération de la langue provoque comme sentiment d’étouffement, qui vous fera refermer le livre dans un vertige mêlé de dégoût halluciné, d’usure émotionnelle et de fascination. Une expérience de lecture étrange, qui force à quelque chose d’assez inhabituel, et finalement à un sacré dépassement de soi.

L’imagination de François Szabowski fait partie de celles qu’on voudrait décortiquer, comme un mystère un peu effraImageyant

Récit d’un naufragé – Gabriel Garcia Marquez – Grasset 2003

Du Gabo journaliste au « narrateur magnifique »

Janvier 1954, Colombie. « Gabo » est seul de retour à la « froide et lugubre » Bogota, comme il la décrit, après 6 ans d’absence. Son ami Alvaro Mutis lui trouve une place au journal El Espectador, pour lequel il écrit des chroniques cinématographiques puis des reportages. S’il dut dans un premier temps s’adapter au style neutre du journal, « ce fut au tour des autres journalistes d’ajuster leur plume aux brillantes improvisations du nouveau venu, puis de l’imiter ». A cette époque, le gouvernement multiplie les exactions contre les libéraux. Gabriel Garcia Marquez a 27 ans quand il est témoin d’une manifestation d’étudiants qui tourne au massacre après que les troupes gouvernementales ont ouvert le feu. La fréquence et l’intensité de la violence politique modifient durablement sa vision du métier, marquée par l’adoption d’ « une façon particulière de concevoir et d’interpréter la réalité, et une certaine technique pour l’exprimer et la communiquer. »

Deux reportages – l’un à Medellin, ville sinistrée par un glissement de terrain meurtrier dont Gabriel Garcia Marquez soupçonnait qu’il était dû à des erreurs coupables de construction, l’autre dans le département du Choco sur la côte Pacifique, où une zone forestière devait être divisée et répartie entre trois départements – finirent de sculpter le « narrateur magnifique » que nous connaissons, et « sa conception du monde en une série d’angles journalistiques ». (Gabriel Garcia Marquez – Une vie. Gérald Martin. Editions Grasset 2009.)

Le respect indéfectible que le romancier portera au métier de reporter sera pleinement revendiquée dans la singularité de chacun de ses reportages, jusqu’à la création de sa fondation pour un nouveau journalisme (http://www.fnpi.org/)1, dans la lignée du courant de Tom Wolfe, résumé ainsi par Tomas Eloy Martinez : « Une voix à travers laquelle on peut penser la réalité, en reconnaître les émotions et les tensions secrètes, comprendre le pourquoi et le comment des choses avec l’étonnement de celui qui les voit pour la première fois ». (Revue Feuilleton – Numéro 4 – Été 2012 – Editions du Sous-sol).

L’affaire du Caldas, les faits

28 février 1955, la Colombie, sous le joug du dictateur Gustavo Rojas Pinilla, apprend que huit membres de l’équipage d’un navire de la marine de guerre sont disparus après être passés par dessus le bord du destroyer, parti d’un port de l’Alabama pour rejoindre Carthagène des Indes. 10 jours plus tard et 6 jours après l’arrêt des recherches, le radeau de Luis Alejandro Velasco échoue sur une plage, seul survivant des huit malheureux marins, miraculé et bientôt héros national portée aux nues par les médias assujettis au pouvoir. Les tempêtes météorologique et médiatique entendaient masquer l’affaire de corruption responsable des 7 disparitions : le transport d’appareils électro-ménagers entre les deux rives sur un navire de guerre (chose proprement interdite), dont le capitaine, alors que le bateau subissait une houle trop importante, aurait dû donner l’ordre d’en larguer le chargement.

Passée la brûlante actualité, le héros vint frapper à la porte de l’El Espectador et proposa de narrer son aventure à la jeune équipe : « Nous accueillîmes sa proposition comme elle le méritait » explique Gabriel Garcia Marquez dans la préface, « il ne nous offrait que du réchauffé ».

« L’impulsion soudaine d’un pressentiment »

Les leviers de l’éclatement des scandales sont souvent surprenants et difficilement prévisibles, l’histoire de Récit d’un naufragé le prouve une fois de plus. Le marin n’avait pas descendu l’escalier de la rédaction que le directeur du journal, Guillermo Cano, animé d’un « pressentiment », le rattrapa et le mit dans les mains de Gabo. S’ensuivirent 20 séances quotidiennes en tête à tête de 6 heures chacune, dont les 14 comptes rendus, souvent rédigés de nuit, furent imprimés le lendemain, parfois sans relecture. « Une histoire si détaillée et si passionnante que mon seul problème littéraire allait être de convaincre le lecteur de son authenticité. Pour cette raison, et aussi par équité, nous décidâmes de l’écrire à la première personne et sous sa signature. »

« Nous entrons dans la danse »

« Ils vont nous dire de larguer le chargement » pensais-je. Mais l’ordre, donné d’une voix lente et ferme, fut différent : « Prière au personnel circulant sur le pont de mettre une ceinture de sauvetage. »

On plonge littéralement dans ce témoignage, et nous mettons quiconque au défi de le lâcher avant son terme… Est -ce une fiction hallucinée ? Non, un récit véridique, palpitant et sensible : l’émotion savamment amenée et construite par le génie de GGM a vocation à remplacer celle produite par la désinformation gouvernementale. Un miracle ? Très certainement, si on entend par miracle la somme de facteurs qu’il faut réunir pour parvenir à survivre 10 jours sur le radeau de la méduse, esseulé. 10 jours que nous passons avec Luis Aljeandro Velasco, rythmés par le jour et la nuit et leurs lots respectifs de dangers : intérieurs (doutes, désespoir, les hallucinations), extérieurs (les rayons dardant du soleil, l’obscurité totale de la nuit), la mer (les requins, l’eau, amie et ennemie). Oui, c’est bien l’histoire d’un miraculé, qui, s’il a pâtit du contexte politique vicié de son époque a aussi bénéficié d’une chance inouïe dans son malheur. Pendant 10 jours, sa vie ne tient qu’à un fil : celui d’être le plus proche du radeau lors de la chute dans l’eau, là où les courants contraires n’épargneront pas ses coéquipiers, à quelques brasses pourtant seulement du salut, celui de se souvenir des cours d’école, dont les instructions semblaient aussi vaines que celles répétées, litaniques, avant chaque décollage d’avion, celui de la capacité d’adaptation humaine aux situations critiques, de la douleur aigue ou de l’instinct de survie qui refont surface et le ragaillardissent in extremis, de sa première rencontre humaine alors qu’il échoue sur la terre, éclairée sur ce qu’il ne faut pas faire en pareil cas au risque de faire succomber l’organisme…

Hallucinante et pourtant véridique, l’aventure fait figure d’épopée et revêt un caractère symbolique dès les premières lignes. GGM reconstruit le mythe du marin, qui prend une ampleur littéraire indéniable, à la manière d’un Joyce ou d’un Hemingway, sans renoncer à la véracité des faits. C’est l’expérience de l’esseulement ultime que le journaliste se fait fort de faire passer. Compatir devient la condition sine qua non d’une prise de conscience plus large, d’une compréhension des enjeux globaux. Le sort exceptionnel du marin devient ainsi une expérience sensible pour le lecteur commun.

“Je n’avais pas à me plaindre de mon sort, si le radeau avait chaviré à cinq heures du soir, les requins m’auraient dévoré. Mais à minuit les animaux se tiennent tranquilles. Surtout quand la houle sévit. »

Gabriel Garcia Marquez renverse les poncifs formels censés démontrer l’objectivité narrative : le « Je » sert à la fois et banalement la plongée en eaux troubles autant que le rétablissement d’une vérité. C’est, dans une certaine mesure, une forme d’humilité journalistique consciente qu’elle ne peut tout épouser et tout saisir, et qui met ainsi à nue la prétention médiatique commune, asservie aux intérêts politiques et économiques des puissants. La forme manifeste dénonçant ces dangers rhétoriques se lit entre les lignes : jamais les quatorze « feuilletons » ne sacrifient au ton d’une dénonciation de la machinerie politiquo-médiatique et cela serait proprement inutile : les conséquences de cette contrebande abstraite et lointaine pour le citoyen colombien, organisée au plus haut niveau de l’Etat, devient par le discours sur ses tragiques impacts vécus dans les chaires extrêmement compréhensible et révoltant, sans qu’il soit besoin d’en dénoncer noir sur blanc les manquements éthiques.

La tonalité se maintient durant tout le récit dans un équilibre parfait, le journaliste relate magistralement l’expérience intime de l’autre, et nous la fait incarner, en en faisant jaillir la vérité nue : celle de sa peau, meurtrie par un soleil brûlant et menacée par l’infinie masse d’eau grouillante et de dangers omniprésents. Chaque jour qui passe, rythmé au tic-tac de la montre fluorescente de Luis Alejandro Velasco nous ramène au sort qu’il n’a pas subi : celui de ses camarades engloutis par les lames de fond, et nous fait ainsi remonter aux causes du calvaire. Le marin incarne ainsi l’esseulement de la société civile colombienne face à ses agresseurs, autant que l’espoir collectif, source de liberté miraculeusement intarissable.

 

Image

Le ravin – Nivaria Tejera – La Contre Allée – 2013

Souviens-toi, niña…

C’est en 1955 que le traducteur et chroniqueur à la revue mensuelle Les Lettres Nouvelles, Claude Couffon, reçoit le manuscrit de Nivaria Tejera : El Barranco (Le Ravin). Il le dévore en quelques heures, le traduit, et le confie à Maurice Nadeau qui en assure la première édition française en 1958. Unanimement salué par la critique, il sera réédité en 1986 par Actes Sud.

L’amitié puissante, « parfois orageuse » qui lia de suite le traducteur et l’auteure, l’éditeur Benoît Verhille qui republie le texte en février 2013, l’a comprise comme un ciment, liant indéfectiblement les versions française et originale. Il faut dire qu’à la Contre Allée, chaque livre témoigne d’une aventure humaine : pas question donc de retraduire pour retraduire. L’éditeur a d’abord rencontré l’auteure par le biais de lectures à voix haute d’un autre texte, bien avant la création de la maison d’édition : Fuir la spirale, puis par sa poésie. Nous avons attendu d’avoir les reins assez solides pour rééditer Nivaria nous confiera t-il. Cinq ans plus tard, toute la modernité et la fougue sensible du Ravin nous sont à nouveau données à lire.

Et c’est un tourbillon.

Aujourd’hui, la guerre a commencé. A moins que ce ne soit il y a longtemps.

Voici les premiers mots de la petite fille de 7 ans, narratrice et témoin du début de la guerre d’Espagne aux Canaries, dans sa maison familiale où vivent plusieurs générations, dont son père, républicain et militant, qui sera violemment enlevé au reste de la famille par l’armée dès le début du récit. La petite voit son monde s’effondrer, amputée des conditions d’épanouissement affectif minimales, confrontée à la pauvreté, à la prison, au tribunal, à la peur du peloton, à l’angoisse de voir un jour le nom de son père inscrit sur la liste des disparus.

Je sais maintenant qu’on appelle « peloton » un groupe de prisonniers qu’on a conduits au Tanqueabajo. Le tanqueabajo est un ravin immense, couvert de végétation, où l’on jette les cadavres des animaux et les ordures de toute la ville. Après les avoir tués, on les y abandonne et ils restent à pourrir là sans que leurs familles soient prévenues

La brutalité et l’éclatante absurdité de la guerre surgissent par la bouche d’une enfant sacrifiée sur l’autel des idéologies. Il n’est pas question d’héroïsme ici : la naïveté de la petite, son innocence profonde ne lui permettent pas de toute façon de saisir les idées abstraites, dont elle perçoit les signes au travers des cloisons sans en saisir la portée, jusqu’à ce que « république » ou « liberté » riment avec « absence », « enfermement » et « privation ». C’est la vérité nue de la guerre, le trauma qu’elle inscrit au plus profond des corps dont il est ici question et qui rend illusoire toute justification rationnelle. Elle martèle les mots des grands, qui vont toujours par deux : « La guerre-la guerre », « Circulez-circulez », quand l’absurdité de l’injonction occupe la place pour deux, sur la page même.

A l’âge où la perception du monde s’aiguise, où les lancinants « pourquoi ? » enfantins signent le début de la pensée abstraite et de l’induction, la guerre impose à l’enfant d’accepter la plus impalpable des souffrances psychiques, jour après jour. Pourquoi papa n’est plus là ? C’est le jugement d’existence même qui est ici questionné et malmené : sa conception naissante du monde se constitue autour d’un vide, qu’elle doit pourtant comprendre et combler seule, sans savoir comment, pour survivre. Quel mal a-t-il donc été fait, qui mérite ce châtiment ? Il doit forcément exister un moyen de se racheter…

Esseulée et perdue parmi les signes de la guerre, l’enfant est percutée de sensations, que seule la prose poétique de l’auteure est à même de transmettre. La petite interprète, projette, comme tous les enfants de son âge, mais les matériaux à la disposition de son imagination ont ceci de cruellement singulier qu’ils ne peuvent déjà plus être le terreau d’un enchantement le monde. Ils s’imposent à elle et à sa sensibilité meurtrie. Les grilles de la prison sont des lignes, les grilles sont froides, la prison est froide, papa deviendra froid. . La ligne est une perception récurrente, elle sépare : elle est démarcation, porte de prison, barreaux… Mais elle est aussi la ligne de chemin de fer, continue et au bout de laquelle elle le retrouvera, peut-être. La conception métonymique de la réalité fonde son rapport à elle, elle tente de tisser des liens, de faire surgir le sens des choses, d’une couleur de peau à la maladie, du dehors qui s’immisce violemment dans le domestique, de l’uniforme rayé au père, du ventre rond au petit frère qui arrivera bientôt, de la ligne au ravin.

Ne sors pas hors de la ligne, petite sotte ; tu as mal visé, tu ne sais pas lancer, tu ne sais pas… Et Samarina se met à énumérer tout ce que je ne sais pas faire pour bien jouer à la marelle

Le Ravin est aussi une figure ambiguë. Le corps de l’enfant devient le lieu de la lutte, entre la guerre et la paix, elle concentre à elle seule tout le fossé, l’infranchissable : entre deux temps – celui de l’enfance et le temps adulte, le temps de la sensation vécue et celui du souvenir – et entre deux espaces : le monde conçu comme un autre que soi, qui s’offre à l’intelligence humble et naïve, et le monde comme réalité malléable, que l’on plie à l’envi selon son appétence au pouvoir. Ces deux temps et ces deux espaces se mêlent pourtant comme les deux faces d’une même pièce, dans le ravin et ses versants. La petite est le ravin, ses berges et son gouffre. Lieu de préservation du souvenir mais aussi lieu d’amnésie, d’oubli du père et de soi. Tout ramène au ravin, à un trou noir, à la nuit de la guerre.

La guerre continue, mais chaque jour elle devient plus intime et mieux organisée. « Elle s’apprivoise » prétend grand-père. Elle a cessé d’être le brouhaha assourdissant des premières heures de soulèvement ou ces interminables journées de pluie durant lesquelles les fusils des soldats grattaient nos fenêtres. Elle est devenue un secret dont chacun s’est fait en quelque sorte le complice, tout en conspirant contre elle.

La modernité du texte, qui avait frappé Claude Couffon en 1955 n’a rien perdu de son actualité : du récit poétique aux scènes de tribunal scandées de dialogues réinterprétés par la petite, à la forme chorale des gamines derrière leurs grilles qui font figure d’hydre semi bienveillante, les multiples formes qu’adoptent le texte servent l’expression d’une sensibilité foisonnante et tumultueuse.

Je ne voulais pas les nommer non, mais j’ai eu l’impression d’obéir à un ressort

Nivaria Tejera réussit parfaitement le double défi qu’elle semble s’être imposée : faire percer au travers du récit de son héroïne des bribes d’elle même adulte sans perturber la cohérence de la voix enfantine. En cela, la densité du texte est phénoménale. L’auteure nous dit certainement ce qui persiste en elle, et peut-être en nous également, si nous sommes touchés à ce point : ce rapport à la réalité non encore obstrué de démarcations, que nous n’exprimons plus car nous avons perdu la poésie de l’enfance, celle qui précède la perception catégorique du monde. Peut-être Nivaria Tejera le fait-elle même ré-exister en nous, en le nommant, ou du moins certainement, lui donne t-elle le souffle qui le ravive.Image