Dandy – Richard Krawiec – Tusitala 2013

**Désirs en quête d’objet**

–Toute ma vie, j’ai essayé de marcher droit, et mes pieds sont partis de travers–

–Dandy–, roman de Richard Krawiec édité aux Etats-Unis en 1986 sous le titre Time sharing, est le récit d’une rencontre de deux solitudes, celle d’Artie et de Jolene,  deux errances dans l’Amérique libérale des années 80. Né dans le Massachussetts, enseignant et travailleur social, l’auteur a plongé sa plume dans l’acier trempé du réel. Dandy est un livre nécessairement violent.

Artie, 37 ans, sans emploi, écume les rades douteux en faisant durer ses consommations le plus longtemps possible, survit au moyen de petites combines et échafaude, pour tenir debout dans l’anomie généralisée de sa vie, un système de justification tragi-comique, une logique symptomatique d’un amour propre dans le caniveau, guidée par un besoin de survie quotidien qui le fait toujours agir sous le coup de la nécessité. Artie s’imagine fin manipulateur, adopte sciemment des attitudes qu’il est bien le seul à juger adéquates pour parvenir à obtenir des autres ce qu’il veut. Évidemment, les situations tournent souvent au ridicule, et seraient simplement grotesques et drôles si ces dernières, comme d’ailleurs les habitus d’Artie, n’étaient pas les révélateurs d’un système social implacable et inhumain. Le mépris des dominants et leur pitié, exprimés avec la retenue d’une bienséance très américaine (on minaude l’accueil collectif au sein du grand rêve unique d’accès au bien-être et, désolés, on en refuse très poliment l’accès aux trois-quarts) n’a d’égal que la violence du constat de l’intégration totale des normes par les plus dominés, qui va jusqu’à la perversion même du désir, son aliénation. Artie ne rêve  que de richesse et de pouvoir, et parce qu’il en est dépourvu, se juge simplement tout à fait minable. Relation de cause à effet qui n’a fait que prendre de l’ampleur depuis l’ère Reagan, provoquant des dégâts à la chaîne et des formes de violence encore toutes contemporaines.

–« Peut-être que je garde mon argent, dit Artie en l’air. Je peux très bien avoir de l’argent. Je peux le cacher dans la tête de lit. Je possède peut-être des choses, des choses plus importantes qu’une voiture. Des œuvres d’art. Des bijoux. Des disques rares. Je peux très bien avoir de l’argent. Il a aucun droit de me juger. Je peux très bien être un homme très riche. » Il démarra la voiture. La jauge d’essence était à zéro. Il ouvrit la main en direction de Jolene. « T’as quelques dollars pour l’essence, Jolene ? »–

Artie rencontre Jolene, jeune mère célibataire qui enchaîne les boulots dont l’indignité est juste à la limite de ce qu’elle peut supporter pour nourrir son fils : Dandy. Jolene et Artie vivront l’histoire d’amour de deux oiseaux blessés des bas-fonds, bataillant pour tenter de construire « comme les autres » les « bases » d’une « relation stable » « tournée vers l’avenir ». Démarche viciée, sentiments aliénés, comportements empruntés et forcément mal empruntés…  La série d’échecs qu’ils vivront n’a de cause qu’une inspiration de départ mal intentionnée : l’Amérique a non seulement besoin que vous ayez foi en ses valeurs, mais elle vous contraindra aussi aux bonnes façons d’y croire. Les désirs des marges sont modelés, ceci garantissant la pérennité du rêve et la servitude volontaire des masses qu’on culpabilise dès que possible.

Dandy… Jolene… Artie… Voilà le triptyque bien nommé de Krawiec,  auquel on s’attache profondément, c’est-à-dire d’abord, et l’expérience de lecture est tout à fait particulière, qu’on est très mal à l’aise vis-à-vis de ce qu’il nous inspire : dégoût, pitié, mépris, sourires de charité ou de douce moquerie quant à leurs tentatives échouées, (sans parler des éclats de rire qu’on a beaucoup de mal à réprimer…), leurs raisonnements gentiment fallacieux, les clichés culturels qu’ils charrient avec eux, emblématiques de « La culture du pauvre » décrite par Richard Hoggart, attendrissement mièvre ou incompréhension surplombante propre à la lecture bourgeoise… C’est insupportable. Le constat de nos réactions est insupportable. L’échec programmé du couple est insupportable. L’incompressible distance est insupportable. Le déterminisme entourant l’enfant est insupportable. Les phénomènes de reproduction de la violence sont insupportables. C’est insupportable d’en être réduit à tenter de dénicher le beau dans un prénom de gamin ou dans l’instant d’un enlacement amoureux, au milieu de cadavres de bouteilles de whisky, à côté du carton en guise de lit d’enfant, sur le sol déguelasse de la cuisine sur lequel gît le biberon de Pepsi coupé à l’eau du petit Dandy, bientôt aveugle faute de soins adaptés…

–« Il voulait lui dire qu’il était désolé de l’avoir frappée et, ouais, d’avoir aussi frappé le gosse. S’il pouvait, il retirerait tout ça ; il agirait différemment. Mais comment lui dire sans donner l’impression de s’excuser, d’être faible ? Il décida qu’il suffisait d’y penser- les bonnes intentions tout ça – et ne dit rien, ouvrit sa portière et sortit.»–

Et pourtant, on ne pourra, en refermant Dandy,  qu’accorder à Artie et Jolene une admiration béate. Au fil du roman, parce que Krawiec parvient à nous faire reconsidérer l’autonomie motrice de ses personnages, (c’est à dire à les rendre indépendant de tout jugement esthétique ou moral), force est de constater que  le couple développe une énergie vitale magistrale malgré tout, un amour véritable et singulier, une combativité hors du commun, jusqu’à revêtir devant nos yeux éberlués  les aspects d’un couple quasi mythique…

–Dandy– de Richard Krawiec. Traduction : Charles Recoursé
Préface de Larry Fondation
Editions Tusitala – Novembre 2013
979092159028 – 237 pages – 18,50 euros

La culture du pauvre de Richard Hoggart
Editions de Minuit – 1970
9782707301175 – 424 pages – 24 euros

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