Et je me suis caché – Geoffrey Lachassagne – Aux forges de Vulcain – 2013

cacheÇa se bouscule en nombre, les images, à la lecture de Et je me suis caché de Geoffrey Lachassagne. Il faut dire qu’on est fanatique du cinéma de Bouli Lanners, que le cinéma belge en général nous chavire le cœur, que Les Géants ou La Merditude des choses, on les place haut haut dans le palmarès de nos claques sur bobines, que Bullhead hante encore nos nuits. A vingt pages, c’est L’Enfance nue de Maurice Pialat qui nous obsède à chaque saut de ligne. Damned… Quel bouquin…

Ça se bouscule en nombre, très vite et pour longtemps. A tel point qu’on se dit que ce prisme de lecture est un peu collant, qu’on va peut-être passer à côté de l’essentiel, à force d’attention donnée à la lumière du roman : aux forêts, champs, feu et voie ferrée, aux taillis, ronces, orties, cailloux, aux fougères et feuillages, au paysage plus grand qu’il fallait, à l’eau comme du papier alu qui remplit tes oreilles et replie les bruits de la surface, à la petite ville mortifère et au lilas dans le jardin et puis dedans, aux rejetons de la DDASS qui grandissent trop vite, aux fugues Into the Wild, aux pétarous, aux pétards d’herbe et aux pépés qui tombent le short.
Mais trop tard, nous avons enfin trouvé le pendant littéraire de nos émotions visuelles les plus palpitantes, nous ne bouderons pas ce plaisir…

Plaies corréziennes
Les voix de Titi et Jérémie se succèdent, celles de deux frangins esseulés chez Mémé pour cause d’abandon parental – deux sauvageons hirsutes dans un Eden infernal, nourris de textes bibliques – deux Martyrs de Yahweh, missionnés par l’aïeule pour convertir le voisinage – deux attentes naïves, du retour du grand frère qui a fui à Paris et est attendu comme le fils prodigue – deux gamins entourés de trous béants, la filiation en déshérence mais le Verbe haut, puisqu’il s’agit de créer presque ex nihilo le sens d’une présence au monde.

La métaphore biblique est totale et éloquente : les petits rejetons d’Abraham rejouent l’amour du premier couple à l’Aurore du monde, les luttes fratricides de Caïn et Abel, Moïse guidant le peuple, le buisson ardent, la petite pomme vérolée, le veau d’or et le sacrifice d’Isaac, les épiphanies en mode tétanies. Le fatum mystique ne cesse de correspondre aux déterminations socio-économiques contemporaines : les deux gamins corréziens revêtent ainsi le caractère emblématique et tragique des figures mythologiques.

Si on s’en sort vivant de ce merdier Major…
Mais Baptiste et Jérémie peuplent aussi leur monde du syncrétisme délirant propre aux enfants, du génie des élucubrations juvéniles, déviant ainsi les routes tracées pour eux : c’est l’Armageddon au bord du lac, l’invasion des chinois est imminente, ces impies arabes qu’une bonne croisade devrait réduire au silence et Géronimo fume le calumet de la paix en songeant à Mesrine sur un bon vieux Wu-Tang. Ils tirent certainement une forme de liberté de cet infernal mélange de genres, qu’aucun adulte ne peut contraindre, aucune prophétie circonscrire. L’imaginaire collectif et la poésie, refuges des innocences sacrifiées.

Ce mélange des genres, Geoffrey Lachassagne le manie à merveille. Les deux (puis trois) voix sont extrêmement originales, et pas une faille dans le décor sur plus de 200 pages… La plume a de le trempe : chacun des caractères, de premier plan ou non, est un manifeste, une proclamation singulière d’existence, une grammaire sensible. C’est un délice pour les yeux.

Titi par exemple : un joyau brut, cet ado. C’est lui qui nous embarque, avec sa voix de petit caïd bourré de failles, ces expressions bien de chez lui, sa faculté poussée de contemplation sensible … Titi a des reflets de 30 ans plus vieux ou de 7 ans de moins en fonction de la lumière. On a eu un sacré coup de foudre pour Titi, on ne va pas le cacher, un comme rarement.

Jérémie le petit frère a l’âge de raison. C’est la Matilda de De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, le poète, le prophète en métaphores, l’illuminé condamné à la solitude, l’étoile sur le gazon, l’amoureux d’une Tulipe ailée, le dernier sacrifié. Il est entouré d’apparitions, de symboles et de fulgurances. Jérémie souffre comme un petit de 7 ans et psalmodie comme un ancêtre de 1007, puisqu’il a vu l’Ange, et verra sa chute.

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