Le désert et sa semence – Jorge Barón Biza – Attila – 2011

desert**De la matière et de l’esprit**
C’est un livre époustouflant que je viens de refermer. Pas assez valorisé c’est certain lors de la rentrée littéraire 2011, il fait partie des noyés dans la masse (« Les dictatures brûlent les livres, la démocratie les noie » Jean Zéboulon, ouh ouh comme elle commence !). Je me fais donc un malin plaisir de divulguer son existence autant que faire se peut.

Cave a très bien contextualisé le livre dans sa chronique : Jorge Baron Biza raconte ses parents, militants et intellectuels argentins et le drame passionnel qui a eu lieu quand il avait 20 ans lorsqu’Aron son père jeta de l’acide à la figure de sa mère avant de se tirer une balle dans la tête. Ce sont les faits, le livre s’ouvre quasiment dessus, c’est « réglé » et ce n’est que très tardivement que Baron Biza reviendra sur son père, la lutte argentine, questionnant sans détour  ni image l’origine du Mal et de la violence.

Le roman se tient bien ailleurs, je dirais même au-delà. Il est d’une grande poésie, presque dans sa totalité une métaphore du rapport à la réalité du jeune homme, tantôt sublimé, détaché des contingences tantôt violemment ancré dans les chairs, les fluides, le sale, le sang, la violence.
« Je me considère comme un ennemi personnel de la violence vous savez ? » répète-t-il à qui veut l’entendre, comme pour, au moins socialement, s’extirper du visage décomposé de sa mère qui lui rappelle qu’il est l’héritier de celui qui est la cause de ce ravage, voire celle qui le fait perdurer…

Pour le comprendre, ce ravage, il scrute ce visage pendant les longs mois de sa convalescence fichue d’avance, garde malade, veilleur, fils d’Aron le Grand, le Minable, qui a finalement choisi la violence contre les idéaux.
Dans les longs moments nocturnes, le visage de sa mère ou ce qu’il en reste se fait masque mortuaire, désert aride dévoilant les os, vallées et dépressions, fenêtre sur la vérité du monde et des hommes, chaos, trou noir… c’est l’Être et son prolongement dans l’existence , c’est l’unité et le chaos, que Jorge questionne par ses longs moments d’observation souvent suivis de dérive alcooliques auprès de Dina, la prostituée, dans un tourbillon sensible et insensé. C’est lui qui nous narre ces nuits arrosées et ces errances,  les êtres deviennent ainsi des symboles de parfait équilibre ou de désordre, la chaire devient steak et le carpaccio nous évoque les lamelles de peau si précieuses pour les greffes dermiques d’Eligia…  Paumé parmi les choses dont les significations se confondent ou se perdent,  Jorge survit : à l’intérieur des salles de soins immaculées et des routines déroutantes (épiler l’intérieur du sourcil de sa mère régulièrement pour que les poils ne grattent pas le globe oculaire, le médecin s’étant trompé en prélevant la peau du bras…..), acteur et supporter, parmi les jeunes filles venant se faire « remodeler le détail » (le contraste est franchement dur à lire), et à l’extérieur dans la nuit, l’obscurité, l’alcool, la passivité, dans ce qu’il aime appréhender comme chaos mais qui est en fait inscrit dans une temporalité très linéaire et circonscrite comme il s’en apercevra …

En fait, en écrivant cette chronique et en me remémorant les scènes et la force narrative de l’auteur, je m’aperçois que ce livre est profondément violent, en tous points.
Vraiment, je vous le conseille comme chef d’œuvre stylistique et romanesque, donnant à penser comme rarement.

NB : comme pour Le Nazi et le Barbier : chapeau bas pour l’objet livre ! Merci à Libfly pour la  mise en avant des traducteurs et de l’illustrateur dans les infos sur le livre, ça change et de fait, le travail des traducteurs ici est énorme !

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