Le Messager – Charles Stevenson Wright – Le Tripode – 2014

Charly en calice

Manhattan a son « trésor », son « amour », son « chou », son « bébé », son « saint ». Il s’appelle Charly, né dans le Mississipi de l’entre-deux -guerres, élevé par ses grands parents et projeté dans la faune new-yorkaise des bas fonds avec pour seuls bagages ses trente ans, une gueule d’ange et un cul d’enfer.

Coursier au Rockfeller center, il délivre en journée et campe sur les hauteurs de son vieil immeuble promis à la démolition, à la fenêtre d’un deux pièces que le gardien lui permet d’habiter pour une somme plus que modique. De son perchoir, il observe le ballet des magouilles et des turpitudes de la rue. Charly y plonge régulièrement et sait comment taquiner le salarié hétéro moyen au détour d’un regard, sans attirer les soupçons de la police, pour arrondir ses fins de mois. Il faut dire qu’il les connaît bien, les flics, qui n’ont pas manqué d’humilier le sale petit nègre juste pour rire alors qu’il n’était qu’écolier.

Maintenant, Charly tapine en pro et s’offre même aux plus racistes, aux couples en mal d’altérité, aux femmes seules, aux blancs en col blanc. L’Amérique en veut, de la coqueluche café au lait, pour la guerre en Corée, où il sera mobilisé un an, ou pour ses folles parties de jambes en l’air. Quand se fissure le vernis des honnêtes et laborieux citoyens, quand les injonctions au bonheur font place au silence et à l’obscurité des solitudes, généralement à des heures indues et des endroits convenus, se découvre alors le panel des passions, depuis les perversions les plus sombres jusqu’aux besoins de tendresse les plus impérieux. Partout, ce n’est que manque d’amour et profonde anomie.

Entre chien et loup, ni noir ni blanc (1), pas vraiment aimé ni détesté, Charly est un caméléon, une double absence qui peut incarner ce que l’on veut. Selon ce que l’on y projette, il sera tantôt plus foncé ou plus clair, argentin ou chinois, la caution ou le danger, la chair à canon ou la chair fraiche, toujours offerte en sacrifice. Selon d’où on le baise, il sera homme-femme ou femme-homme, pré-pubère sans couleur ou archétype du mâle noir. Que l’on ait besoin d’un mythe ou d’un faire valoir, il se fera divin ou pur objet sexuel. Qui n’a pas besoin de Charly et de sa part d’ombre ?

Lui s’adonne à cette roulette avec le désespoir d’une sensibilité non apprivoisée en quête de sublime. Il s’y livre corps et âme, tout aussi faussement proie que maître de son destin, mu par une insatisfaction chronique.
Sa sensibilité est en sursis parce qu’il la froisse comme on froisse la soie dans des endroits peu propices à sa délicatesse. « Le messager » se patine au fil des expériences, et du glauque jaillit la vraie clarté, du frottement des opacités, l’étincelle. Quand bien même le prix à payer serait un désenchantement sans retour, et quand bien même le corps et le cœur s’useraient jusqu’à la lie.

« Les hommes et les femmes souffrent au delà de leurs forces » constatera t-il, et certainement lui le premier, mais l’amertume grandissante au fil des pages vaut son pesant de pureté éphémère et son inscription : l’écriture de Charles Stevenson Wright est fondamentalement attentionnée et bienveillante. Elle chasse le vrai par le réel, la communauté de condition des êtres dans l’intimité de leurs dénuements. Charly en témoigne avec la dureté et la clairvoyance de celui qui sait le mensonge et l’indulgence de celui qui y participe. C’est ainsi que – dans une scène sublime évoquant la rencontre entre Alboury et Léone de Combat de nègres et de chien – devant les larmes d’une femme blanche des quartiers résidentiels qui sont autant d’aveux d’impuissance face aux forces qui les séparent, il transformera sa rancune en caresses et son corps en havre.

Même les siens, les marginaux et les exclus du rêve, dont Charly tire une grande partie de sa galerie de portraits parfois succulente, transforment son appartement en cour des miracles, viennent puiser chez le messager une parenthèse dans leur existence… On pense au travesti Claudia, la déesse tout en plumes et faux cils, la magistrale bourrasque, la grande folle des interminables nuits d’orgie à laquelle il est manifestement très attaché, à Mrs Lee et ses deux caniches chéris dont il devine toujours ce qu’elle veut entendre, à Shirley, son ancienne histoire d’amour, qui oscille entre ce qu’elle a été et ce qu’elle pourrait être, à l’étudiant en théologie parfaitement alcoolique qui le réveille en pleine nuit entre deux beuveries…

Il faut mentionner la simplicité narrative du texte, évoquant celle d’un Fante (on a pensé à “Demande à la poussière” et à “Le Vin de la jeunesse”), qui teinte ces moments de tendresse d’une force superbe et profondément émouvante, mais aussi l’intelligence sensible inscrite dans l’ambivalence des récits d’expériences limites et des portraits et, enfin, l’attention portée à la lumière et aux sons de la ville, qui font des quelques rues empruntées par Charly le théâtre d’une comédie humaine toute new-yorkaise, là où la lumière céleste a cédé la place aux néons, sous lesquels se pressent les ombres-artifices d’une masse grouillante.

(1)« Léone : -J’adore les histoires avec le diable ; j’adore comme vous les racontez ; vous avez des lèvres super ; d’ailleurs le noir, c’est ma couleur.
Alboury : -C’est une bonne couleur pour se cacher. » Combat de nègres et de chiens, Bernard Marie Koltes, 1989.
C’est bien ce franc lieu du repli dont le métissage prive Charly…

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