Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent – François Szabowski – Aux forges de Vulcain – 2012

Voyage vertigineux en mythomanie aiguë

Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent de François Szabowski, premier volume des épisodes du journal d’un copiste publiés d’abord sur la toile, nous permet de réaliser un fantasme de longue date, d’oser le grand plongeon, de ressentir enfin la jouissance tant espérée d’être la petite souris qui entend tout, au pied de l’échafaudage de l’inavouable bêtise, de la crétine naïveté paroxysmique et finalement de la folie obsessionnelle.

C’est le grand voyage, dans les petits méandres psychologiques d’un sous type certainement lunaire au premier abord, très égotiste, et on y puise matière à rire sur 300 pages, mais pas seulement. Dur d’imaginer être plus à côté de la plaque que cet anti-héros, à tel point qu’on se poserait bien la question du handicap mental et qu’on finirait presque étouffé par ses logorrhées dont la logique est implacablement inhumaine.

Il incarne à la suite tout ce qu’on détestait chez les premiers de classe boutonneux arrivistes, chez le frangin embué de vapeurs alcooliques, chez l’orgueilleux qui n’a d’autre point de vue sur le monde que celui qu’éclaire son nombril, chez le soupirant ou l’amant incapable de se départir de l’idée qu’il a de l’autre pour le contempler tel qu’il est…

Les petits arrangements avec soi sont sans limite pour le copiste, dont le raisonnement pauvre, tordu et définitivement obscurci de lui-même et de ses angoisses psychotiques, va jusqu’à lui faire commettre des impairs qui vont de l’indélicatesse à la faute pénale. Mais « Heureux les sots, le royaume des cieux est à eux », François s’en sort toujours, avec toute la virtuosité et l’ingéniosité que les débiles obtus sont capables de mobiliser quand leur survie est en jeu, et une chance inouïe, qui résonnerait comme une injustice révoltante s’il n’était question de fiction. Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent est une gigantesque planification formelle absolument cohérente dans son absurdité, un château de justifications et d’auto complaisance dont on attend la chute grotesque mais qui ne cesse de s’élever plus haut sans cesser de vaciller. Château de cartes ou puzzle géant, François Chabeuf a la minutie d’un autiste qui abhorre le vide.

J’ai débuté ce roman en me disant que je n’irais certainement pas au bout. L’ennui originel, relatif mais réel, insinue le doute sur la qualité de la langue, on la scrute à chaque ligne, on y trouve à redire, on décèle lourdeurs simplistes et répétitions sans fondements : le héros est lourd, mais après tout, la langue n’est pas censée me peser autant que lui, d’autant qu’on décèle tôt certaines qualités formelles, que l’on juge trop rares, du coup. Et puis on avance, on s’aperçoit que la langue s’élève elle aussi, se met même à chanter, et nous voici bientôt complètement pris à rire et désespérer du primate génial, virtuose de la mauvaise foi et de la manipulation.

L’apogée de son machiavélisme arrive assez tôt dans le récit : la progression tragique est à découvrir ailleurs : dans ce que l’accélération de la langue provoque comme sentiment d’étouffement, qui vous fera refermer le livre dans un vertige mêlé de dégoût halluciné, d’usure émotionnelle et de fascination. Une expérience de lecture étrange, qui force à quelque chose d’assez inhabituel, et finalement à un sacré dépassement de soi.

L’imagination de François Szabowski fait partie de celles qu’on voudrait décortiquer, comme un mystère un peu effraImageyant

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