L’homme qui savait la langue des serpents – Andrus Kivirähk – Attila 2013

**Le paradis perdu, selon Andrus Kivirähk**

Et si d’autres humains avaient peuplé l’Eden, en sus du premier couple déchu ? Et si la pomme goûtée par Eve n’était pas le fruit de la connaissance mais celui de la culture, qui rend sourd et aveugle à la « grammaire fauve » dont parle Thoreau, la connaissance première et instinctive de la réalité ? Et si les autres humains n’avaient pas goûté ce fruit, n’avaient donc pas été chassés du paradis et avaient regardé les anges perdre leurs ailes en se saisissant volontiers des outils de leur servitude ?

Et bien, ils seraient estoniens des forêts et comprendraient encore ce que les serpents ont à leur dire. Les serpents ne seraient pas les animaux les plus vils, condamnés à ramper et mordre aux talons, mais de vrais aristocrates, des précieux, des princes et les meilleurs amis de l’homme.
L’homme, qui parlerait leur langue, soumettrait les bêtes avec noblesse en la sifflant avant de les tuer et de se nourrir, comme eux il hibernerait. Chasser ? Activité vile et sadique. Travailler ? A quoi bon cet effort épuisant quand on maitrise cette langue ? Pour manger une nourriture insipide qui n’a de goût que celui qu’on y investit ?
A quoi bon ramper devant un maître quand on peut ramper à même la terre, libre et épanoui, dans la sécurité sereine de l’ombre des arbres ?

Qu’a provoqué la croyance en un Eden et en l’éviction d’Adam et Eve ? La sueur, le travail comme expiation, la mise au ban du sauvage et du spontané, la fin de la contemplation de la nature, désormais entachée d’un prisme idéologique binaire (Bien/Mal), le sentiment de culpabilité, la hiérarchie (entre les hommes et les bêtes d’abord, puis entre les hommes eux-mêmes)… Et les idéologies de toutes sortes, qui se livrent une guerre sans merci : c’est à celle qui sera la plus sophistiquée, à celle qui remportera le plus d’adhésions, ou à celle qui revendiquera avec le plus de force son authenticité et un artificiel retour aux sources… Des couches de cultures s’empilent ainsi, s’élèvent autant que faire se peut,  nos racines ne sont plus qu’historiques, constructions apprises par cœur, traditions bêtement respectées et nous perdons finalement la « force immémoriale » qui nous relie au monde, notre force reptilienne.
 
Quel formidable bouquin… Il n’est jamais trop tard pour constater l’étendue de nos ignorances et s’éprendre d’un auteur estonien pourtant reconnu. L’Estonie, petit pays dont près de la moitié de la surface est composé de forêts et de lacs, de marais… Le sauvage a de quoi nourrir les imaginaires et les plumes. Mais l’Estonie, c’est aussi un pays ultralibéral, apparemment fanatique des nouvelles technologies, et qui n’a eu de cesse de subir invasions et occupations jusqu’à la chute de l’URSS.

Il y a tout ceci dans le livre d’Andrus Kivirähk, et bien plus. Il nous embarque avec un souffle incroyable dans une fable des origines, revisitant les mythes avec la bonhommie et la naïveté des yeux de son héros, dernier homme à maîtriser la langue des serpents dans une forêt qui se dépeuple peu à peu de ses habitants partis nourrir les rangs du village voisin.

Cette forêt, lieu interdit et effrayant, qui fait le terreau de nos contes enfantins, où chaperons et enfants se font dévorer, symbole en fait de notre part animale qu’il faudrait à tout prix nier, devient sous la plume de Kivirähk l’endroit magique d’une résistance à tous les obscurantismes.
Résistance au village et ses mythes les plus sacrés, déconnectés de la réalité et de la nature, mais aussi résistance aux discours ancestraux affabulateurs dans la forêt elle-même, qui ne valent pas mieux en matière d’avilissement des consciences.

Que ce soit clair : les anthropopithèques qui élèvent des poux dans les arbres, les poissons à barbes, vieux comme le monde et aussi gros qu’une montagne, les ours qui draguent les filles en s’enfilant des colliers de pissenlits, les hommes qui hibernent au milieu des serpents, lovés comme eux, qui « se couchent sur leurs flancs », les Salamandres géantes qui volent et repoussent l’envahisseur de fer, les femmes qui se flagellent au clair de lune une fois par an à la cime des arbres en prenant un pied pas possible : ça existe.

Les jésus, les charrues, le travail, les bois sacrés auxquels il faudrait sacrifier de pauvres lièvres innocents, les chevaliers à qui l’on sacrifie le ventre des filles (voire la sexualité des fils) sous prétexte qu’ils sont envoyés de dieu, tout ceci, pour notre héros Leemet, c’est de la foutaise, des principes sans fondement, la perte assurée pour le genre humain. Et comme lui, chaque échappée au village nous oppresse, il nous faut repartir dans les bois, au plus vite.

Lui, bientôt dernier homme à parler la langue des serpents, il sait. Magnifique image de l’esseulement dans la recherche de la vérité, nous suivons Leemet dans sa quête, ses doutes et ses aventures hallucinantes, grotesques, fabuleuses, gores, poétiques et drôles parmi ces peuples. Sauvages de la forêt ou cultivateurs civilisés, ils n’ont en commun qu’une chose, pourtant fondamentale : ils ne parlent plus la langue des serpents. La transmission au travers des âges s’est interrompue, en même temps que grandit inexorablement une crédulité fatale.

Un hommage magnifique à l’imagination et au désir, comme  sources –sine qua non– d’intelligence et de fraternité contre le ciment factice des idéologies collectives.

Image

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s