Mémoires d’un bison – Oscar Zeta Acosta – Tusitala – 2013

L’âme des plaines sauvages

Le bison, c’est Oscar Zeta Acosta, écrivain et avocat du célèbre journaliste gonzo Hunter S. Thompson, (son acolyte halluciné dans Las Vegas Parano, Thompson a d’ailleurs écrit la préface émue de ces mémoires ). Coutumier des paradis en forme de comprimés ou de poudre, défenseur, souvent à titre gracieux, des exclus du rêve américain, ce fils d’immigré mexicain écrivit deux livres, dont ses mémoires, avant de disparaître mystérieusement. Son fils aurait été la dernière personne à entrer en contact avec lui : il lui aurait dit qu’il allait emprunter un bateau « rempli de neige blanche »… Certains pensent qu’il a été assassiné par des dealers, d’autres qu’il a rejoint une guérilla en Amérique latine…

Oscar Zeta Acosta ne mourra donc jamais et c’est de toute façon impensable. Cela en dit déjà long sur le personnage chicano : idéaliste invaincu mais blessé, force de la nature aux points faibles clignotant en rouge, mythe coincé dans une carcasse lourde et pataude, loup solitaire et romantique, un mastodonte avec ses 100 kilos de complexe, un junkie aux hallucinations mystiques et sacrément comiques. Oscar Zeta Acosta évoque effectivement le bison, comme symbole éternel de la survivance d’une force immémoriale, animale, sanguine et des peuples colonisés, forcés à l’acculturation ou massacrés.

Nous avons besoin d’une nouvelle identité. Un nom et une langue qui nous soient propres… (…) Je vous propose que nous nous appelions les Bisons Bruns…(…) Oui c’est l’animal que tout le monde a massacré. Absolument, que ce soit les cow-boys ou les Indiens, ils le chassaient tous… Et brun, parce que nous avons des racines mexicaines, que nous tenons à nos ancêtres aztèques…

Mais le bison n’est que muscles quand l’américain est obèse, le guerrier mythique endure coups et blessures sans ciller quand Oscar a les tripes ulcérées depuis ses 20 ans, maladie bien-sûr entretenue et aggravée par sa consommation de Tequila ou de Vodka. Il ne cesse d’ailleurs de se répandre : larmes, sperme, morve, sueur, odeurs, bave, sang… Il s’inflige par désamour une somme de violences inouïes auxquelles s’ajoutent celles des litanies racistes, des injustices sociales, des négations d’identités particulières dont sont victimes les immigrés mexicains ou même les Okies (travailleurs blancs des quartiers déshérités) qui le révoltent et le font éructer depuis l’enfance. Nègre, bouffeur de guacamole, **** de dégonflé, bamboula, sale obsédé… sont les mots doux avec lesquels le petit Oscar a grandi.

On vivait dans le West Side, dans le rayon de propagation des odeurs de la plus grande conserverie de concentré de tomate au monde. Avec ses hordes de mouches et la puanteur des rebuts qui pourrissaient à la chaleur du soleil d’été, le West Side était situé à une distance respectueuse du centre-ville où habitaient les Américains.

Conflits entre quartiers riches et quartiers pauvres, conflits entre communautés de ces mêmes banlieues, conflit au sein même de chacune des minorités, éducation à la dure, où chaque chose doit être réalisée dans le but de « devenir un homme » (et en cas de manquements, des punitions paternelles inhumaines et sadiques s’abattent sur la fratrie), des incitations d’un entourage malveillant à abandonner les études, à cesser d’écrire, c’est-à-dire à poursuivre la construction de soi par la négative, dans l’ombre des destins glorieux…

Ces mémoires ont le goût de la quête : qui est ce « je » dont je n’aurais pas été affligé ? Entre la couenne trop large, le feu intérieur qui brûle les viscères, la solitude et les palliatifs chimiques pour décoller, où est le bison ?

L’avocat narre ses souvenirs à partir de la perte d’une amie (sa fidèle secrétaire de cabinet dont il n’imaginait même pas qu’elle fut malade) et de sa fuite sur les routes. Le macadam, la bagnole et les cachetons, les errances dans les ghettos urbains et les appartements de junkies : voici les ingrédients bien ricains d’une réminiscence qui fait des allers retours dans le temps, et qui dévoile grâce à une langue brute, drôle et clairvoyante, combien est pesante la conscience des chaînes à briser, et nombreux les combats intérieurs contre le désespoir, pour atteindre la grande plaine et la faire rugir sous le poids de 1000 bêtes : le trip ultime.

 

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