Revue Feuilleton / numéro 4 – Juin 2012

**Feuilleton met à l’honneur le journalisme narratif **
Toute l’année, vous languissez à l’idée des quelques jours de –farniente– silicieux qui vous attendent aux environs du mois de Juillout. Mais voilà, au bout de 48 heures et malgré l’indéniable côté paradisiaque de l’endroit où vous vous situez, l’ennui s’insinue peu à peu tandis que votre cerveau commence à dégouliner  à la façon ‘horloge’ de Dali et à s’échapper par vos oreilles. C’est pas beau à voir, et vous le savez.  Heureusement, il y a le tome 4 de Feuilleton, paru tout exprès pour vos vacances afin de pourvoir à l’exercice quotidien nécessaire à un bon maintien du bulbe dans la boîte crânienne. Il faut juste remonter la falaise pour aller le chercher dans le Scudo sous 40°, mais vous savez que vous devez le faire.
Je connais et lis régulièrement la revue Le Tigre, la revue Vacarme, j’ai beaucoup lu la revue XXI, et voici que je découvre Feuilleton seulement au mois de juin, pour le numéro 4, par induction. D’abord les sens : une couverture ultra stylée et colorée, je m’approche. Une prise en main à ma taille, j’ouvre. Une mise en page claire, sans fioriture, des illustrations qui découpent les paragraphes, à qui on a souvent laissé une double page : je vois. Senna, des oiseaux, des portraits de femmes à l’aquarelle, des vagues, les couleurs d’Ikea, un portfolio, une photo de mariés posant en dessous de ce qui s’apparente au premier coup d’œil à un missile… J’entre dans le sommaire et l’ours. Gabriel Garcia Marquez, Jonathan Franzen, Roberto Saviano… ok…. Gérard Berreby rédacteur en chef, ok…. A ce stade je lève la tête et regarde mon libraire tout affairé à un paquet cadeau en me disant que je vais peut-être lui faire le sale coup de m’abonner… On verra plus tard… je replonge.

**Le journalisme narratif, qu’est-ce que c’est ?**
 La revue, pertinente du début à la fin, ne se prive pas dans les annexes des articles de nous l’apprendre. Les débuts n’ont pas l’air d’origine française contrôlée, mais bien plutôt anglo-saxonne et américaine. Où l’on apprend, ignorants que nous sommes, que Gabriel Garcia Marquez a créé la –Fondation pour un nouveau journalisme–, dans la lignée de  l’américain Tom Wolfe (premier à formaliser le terme en 1970), qui entendait faire du métier un genre littéraire à part entière. Il m’a semblé que la phrase du journaliste Tomas Eloy Martinez cité dans l’article pouvait du coup définir l’objectif de Feuilleton, quand il dit que le journalisme narratif –est avant tout une voix au travers de laquelle on peut penser la réalité, reconnaître les émotions et les tensions secrètes de la réalité, comprendre le pourquoi et le comment des choses avec l’étonnement de celui qui les voit pour la première fois.– Subjectivité assumée, style personnel et libre, reportages plongés dans un bain de fiction pour faire toucher au plus près les enjeux d’un sujet et ses implications humaines font le cœur du métier du nouveau journaliste, souvent auteur et romancier. Cela va bien sûr complètement à l’encontre du sacro-saint –credo– des institutions de formation françaises, qui font rimer banalité et uniformité de style avec objectivité et quête de vérité générale.
Dans une autre annexe, Feuilleton nous raconte l’histoire de la revue Granta, créée en 1889 aux Etats-Unis mais qui doit sa refonte à l’étudiant Bill Buford en 1979 : –D’une revue classique et plutôt ennuyeuse, il en fait un magasine hybride jouant des va-et-vient entre réel et fiction (…) Les grandes plumes du reportage y participe, ainsi de Ryszard Kapuscinski, mais aussi des écrivains prestigieux : de Don DeLillo a Martin Amis en passant par Garcai Marquez ou Milan Kundera. Granta transcende les frontières et insuffle un style nouveau au journalisme–.
Première revue à avoir publié l’étonnant et très beau texte d’un auteur anonyme « Confessions d’un gobeur d’ectasy », traduit et repris dans ce tome 4 de la revue Feuilleton. Et c’est justement un atout majeur de la revue de défricher pour nous dans les revues étrangères des perles d’articles que nous ignorerions sinon encore.  À l’inédit (tout de même existant pour 3 ou 4 articles du tome), la revue préfère la qualité des plumes étrangères qui servent des faits et méfaits actuels ignorés ou presque par la presse :  le massacre des oiseaux en méditerranée, par Jonathan Franzen, passionné d’ornithologie (effroyable et passionnant car Franzen nous raconte également la façon dont il a abordé le sujet, sa méthodologie, le contexte de ses rencontres avec braconniers et défenseurs des oiseaux à Malte, Chypre..) , le conteneur hautement radioactif resté près d’un an dans le port de Gênes, la puissance des cartels de la drogue mexicains qui inondent les États-Unis (alors celui-ci, impossible de le lâcher, Richard Marosi a reconstitué une chronologie de la traque au trafiquant mexicain le plus recherché, sur la base de rapports d’enquêtes, de témoignages, d’écoutes téléphoniques… c’est terriblement haletant !), le texte que Garcia Marquez a imaginé autour de l’actualité de Caracas privée d’eau en 1958…

**Apprendre, comprendre, compatir**
Je me suis vue, grâce à Feuilleton, passionnée par l’histoire d’Ayrton Senna et l’émotion que sa mort a pu susciter, racontée par le journaliste Lionel Froissart qui l’a suivi pendant plus de 15 ans, (franchement la formule 1, je m’en préoccupe autant que le temps qu’il faisait à Vierzon en 1956), fascinée par le polo argentin (dont je ne connaissais même pas l’existence)… L’engagement subjectif et la dose de fiction ou de mise en scène injectée dans ces reportages me font toucher une altérité que je frappais d’ignorance totale. Non que simplement j’apprenne l’existence de tel ou tel fait, de telle ou telle pratique, mais je la saisis mieux, rationnellement et émotionnellement.
Oui, l’auteur rédacteur peut-être sincèrement dans l’erreur. C’est le risque, tout comme le journaliste formé dans une grande école peut l’être. La différence de taille est que le premier annonce la couleur, tandis qu’on apprend au second à la faire passer inaperçue. Je compare, peut-être est-ce inutile, peut-être n’est-ce pas le même métier, sûrement suis-je caricaturale.

Le tome 5 de Feuilleton sort en septembre, avec une nouvelle formule (quel perfectionnite a bien pu les frapper ? :-)) pour fêter sa seconde année d’existence. Le dossier aura pour thème « Israël ».
L’équipe de la revue sera quant à elle présente au [http://www.festival-america.org/ festival America] en septembre 2012 pour une série de débats autour de l’Amérique du Sud.  (Le festival fête ses 10 ans cette année).

Ne me reste qu’à vous recommander chaudement la lecture de Feuilleton, en tant que férus de littérature et j’en suis sûre, convaincus du sillon profond qu’elle peut creuser dans les consciences ainsi que, par conséquent, du rôle aigu que les auteurs ont à jouer.

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