John McAfee, un terroriste moderne – Joshua Davis – Inculte – Janvier 2014

Supermcafee
McAfee…Je connais ce nom… Mais oui : l’antivirus ! Inculte édite en ce début d’année 2014 la traduction du reportage de Joshua Davis, publié dans la fameuse revue Wired, sur John McAfee.

Portrait d’un visionnaire azimuté, génie millionnaire et paranoïaque, obnubilé du virus, taré de la gâchette, justicier improvisé, moraliste complètement dérangé du bulbe, McAfee est une sorte de Fitzcarraldo exilé au Bélize, un apprenti chimiste qui n’aurait pas touché terre depuis qu’il aurait sniffé un sac entier de DMT en allant au boulot en 1983…

C’est le flair, l’inspiration et le génie commercial qui permettent à ce fils d’un métreur en travaux routiers et d’une mère guichetière de banque, né en Virginie en 45, de grimper fissa les échelons pour devenir multimillionnaire. Il est le premier à agiter l’épouvantail des virus informatiques, contaminant ainsi les entreprises de sa propre paranoïa, et vendant son pare-feu à tour de bras. Voilà le conte de fée. Sauf que John McAfee est complètement dingue.

Cette très belle pièce de journalisme narratif à l’américaine nous fait découvrir une reconstruction biographique hallucinée, où la violence impromptue du père pendant l’enfance est mise en équivalence avec l’imprévisibilité des attaques de virus (on a tous besoin d’un fil rouge), où les menaces virtuelles, les risques potentiels, les indices irréfutables d’une chasse à l’homme ont un effet de réalité non seulement ridicule, mais également proportionnel à l’irréalité que revêtent des faits pour le coup objectivement vécus. Ainsi en 2012, McAfee, convaincu qu’on le tiendra responsable du meurtre d’un de ses voisins, « creuse rapidement un trou dans le sable et s’y enterre. Il met un carton autour de sa tête pour pouvoir respirer et reste là pendant des heures. – C’était très inconfortable, dit-il. ». Par contre, quand sa concubine tente sans succès de l’assassiner, il la prive de télé pendant un mois, pour la punir.

Enquêter sur le bonhomme n’a semble-t-il pas été de tout repos pour Davis : à la première rencontre, McAfee le provoque comme un ado en se mettant un pistolet sur la tempe, en appuyant plusieurs fois sur la détente et en concluant l’expérience par un de ses dictons dont il est coutumier sur le ton du grand sage qui a vécu des choses et qui n’a plus peur de rien : « Rien ne se passera jamais. Vous savez pourquoi ? Parce que vous avez raté quelque chose. Vous raisonnez à partir d’un postulat erroné. » On médite, on médite. Il fait quelques autres sorties philosophiques de haute voltige toutes aussi drôles les unes que les autres (c’est mal de se moquer) charriant des clichés à tour de bras qui se contredisent d’un moment d’interview à un autre : du mythe du bon sauvage à celui de la nécessité d’une régulation des instincts primaires, McAfee raconte n’importe quoi mais en est absolument convaincu.

Le plus fou, c’est que sa vision en perpétuel décalage avec la réalité lui donne effectivement à vivre des aventures délirantes, permises par l’argent qu’il possède. Le voilà bientôt fabricant de drogues dans un laboratoire high tech en Amérique latine, à moins que ce ne soit shérif dans la jungle urbaine, justicier et bienfaiteur de la ville, à moins que ce ne soit futur sauveur de l’humanité, à moins que ce ne soit prince polygame… De fait, il finit par énerver tout le monde, des flics aux cartels de drogue, de ses maîtresses à ses laborantins, et peut-être même jusqu’à Joshua Davis lui-même, qu’il appelle des dizaines de fois par jour lors de sa dernière cavale. Nous, on se marre.
En a-t-il conscience ? « Je sais que je suis parano » dit-il : nous voilà rassurés. Mais quand il ajoute, en parlant d’un site internet qui permet en gros à des drogués de se refiler des bons plans de fabrication : « Ce monde est juste dingue », là, c’est fou rire tenace garanti.

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