Sade vivant – Jean-Jacques Pauvert – Le Tripode – 2013

Portrait vidéo de Jean-Jacques Pauvert, réalisé en Septembre 2013, à revoir sur Libfly.com

Je ne suis pas une lectrice du Marquis de Sade. Tout juste à 16 ans ai-je caché dans l’obscurité de mon lit et pendant quelques jours, Justine ou les malheurs de la vertu, qui faisait le pendant aux mornes injonctions cousues collées, déposées par mes instructeurs sous le projecteur de ma lampe de chevet. J’espérais ce moment où, entre chien et loup, je pourrai enfin échanger le lumineux ennui liturgique contre les sombres vertiges de premiers émois érotiques qui m’effrayaient autant qu’ils m’amusaient. Qu’étais-je en train de lire, grand Dieu ! Si dans l’esprit du non moins grand Jean-Jacques Pauvert « Justine est bien en dessous de Juliette », il faut tout de même rendre à la Vertu malmenée la primeur du torpillage d’un pan substantiel de mon éducation. Quelques années plus tard, La philosophie dans le boudoir m’accompagna, au grand jour cette fois, et ce fut tout ce que je lus de Sade.

De Donatien Alfonze François de Sade oui, mais pas sur Sade. J’ai sacrifié ensuite aux sources de seconde main, aux conflits d’opinion sur l’œuvre, qui plus est lors de séances de lectures assez distraites et certainement banalement titillée par la moite pornographie médiatique qui entoure et habille presque systématiquement les discours sur le marquis.

Il aura fallu la réédition de la somme biographique dantesque sur Sade par Jean-Jacques Pauvert aux éditions Le Tripode pour qu’affleure l’évidence : l’attention dilettante est au Marquis ce que l’évaluation réaliste est à ce génie ; un meurtre par le tiède.

Couverture

Jean-Jacques Pauvert, qui fut le premier à éditer Sade officiellement à 20 ans en 1945, souligne tout au long de Sade vivant l’ingéniosité intéressée que penseurs et biographes ont convoquée pour produire des discours inexacts, fondés sur des sources erronées, dans le but plus ou moins conscient de réduire Sade à leur horizon intellectuel et sensible. Tantôt fou à lier (diagnostic du XIXe siècle), tantôt monstrueux, victime d’un traumatisme enfantin ou pervers de naissance, tantôt divin (sacrement surréaliste), le Marquis est non seulement mort, mais son œuvre et sa vie sont aujourd’hui triplement enterrées sous une masse d’interprétations utilitaires et personnelles.

L’irréductible

Ce n’est certainement pas le seul à avoir subi le feu des passions et à avoir été modelé et remodelé au fil des siècles, mais Jean-Jacques Pauvert va démontrer sur plus de 1200 pages que le Marquis était pourtant l’idéal type de l’irréductible, que cette singularité fait le génie de son œuvre, qu’elle est inégalée, et que, DAF de Sade échappant davantage à la compréhension à mesure qu’on l’étudie, il serait de bon ton d’adopter l’humilité qui s’impose en pareil cas et de cesser les accès de romantisme dérisoires.

« On n’a pas assez de mots, ni de pages pour louer la logique de Sade, la rigueur hégélienne de sa dialectique. Loin de Hegel comme du discours XIXe sur la folie de Sade, je voudrais me tenir au plus près de la réalité humaine du prisonnier de Vincennes. » (Sade Vivant – JJ Pauvert)

Retourner aux sources, démêler le vrai du faux parmi la pléthore d’archives minutieusement dépouillées, les mettre en perspective, constater leurs silences périodiques, mobiliser l’intuition – éclairée par une vie d’éditeur passée aux côtés du Marquis – pour postuler de leur signification, décrire Sade dans son époque révolutionnaire, constater l’accouchement et les permanences d’un tempérament hors du commun (« Sade va tout droit »), libre ou prisonnier, héritier de la noblesse provençale et châtelain de Lacoste ou coiffé d’un bonnet phrygien, porte-parole un peu trop fougueusement athée de la section des piques : voilà le fruit du travail incontournable de Jean-Jacques Pauvert qui est décidément l’œuvre de deux vies.

Jean-Jacques Pauvert
Jean-Jacques Pauvert dans sa bibliothèque / Septembre 2013 / Crédits : Nayra

L’impossible

Constater, c’est le maître mot de la biographie. Constater « L’infracassable noyau de nuit » (André Breton) que sont la vie et de l’œuvre du Marquis, accepter qu’il puisse exister des êtres plus naturellement enclins à la quête de liberté, instinctivement poussés à rompre les pactes sociaux, mus par une force vitale qui les dépasse eux-mêmes, et qui plus est, bien incapables de justifier quoique ce soit, d’arguer d’une quelconque « démarche » intellectuelle motrice, dont ils ne ressentent d’ailleurs absolument pas le besoin… Admettre ainsi que si les formes qu’épousent cette rupture et cette quête semblent en parfaite contradiction avec les moyens que, très rationnellement et très raisonnablement, nous penserions devoir mobiliser à leur place, nous ne serons jamais à leur place… Constater Sade, c’est constater une singularité telle qu’elle tutoyait la plus grande altérité déjà de son vivant, et aujourd’hui encore, où il se situe à la lisière de notre entendement, aux limites des marges, au pied d’un gouffre… L’œuvre est certainement un miroir encore inégalé des rapports de pouvoir qui se jouent au plus profond de notre intimité, intolérable altérité, ennemi intérieur qu’il nous faut vite analyser, décrire, amputer et neutraliser, pour continuer à vivre « dans les clous ».

Sade lui, n’a rien amputé… On ne peut plus vivant donc, on se plaira à l’imaginer répondant à ses analystes mortifères avec l’esprit dont il était coutumier dans ses correspondances (dont la biographie de JJ Pauvert nous offre de somptueux et très nombreux extraits) :

« Michel-Ange, comme un autre, avait des préjugés, et le préjugé fut et sera toujours l’écueil du vrai talent »

Cette altérité insupportable, son père la constate très tôt, lui qui disait de Donatien à 13 ans qu’il « n’en [avait] jamais vu un comme celui-là ». Intendants, geôliers, femmes et belle-mère, tous auront à un moment ou à un autre de la vie du marquis la conscience de son irréductibilité : Sade est « Un être que rien ne peut réduire », « Il est impossible de savoir où peut aller un homme qui ne rougit plus de rien. »…
Cet homme a été jusqu’à faire sortir de lui un « bloc d’abîme » (Annie Lebrun) : « Les 120 journées vous comprenez, c’est impossible. » nous dira Jean-Jacques Pauvert. Sade en a-t-il conscience, lui qui dissimulera ce texte, dont l’écriture minuscule recouvre un rouleau de 12 mètres de papier, dans un godemiché ? L’histoire, « miraculeuse » selon Jean Jacques Pauvert, vaut vraiment le détour.

Il va jaillir de ses profondeurs sous-marines le plus fracassant projectile littéraire, le missile à longue portée qui permettra plus tard à [Annie Lebrun] de saluer, deux siècles plus tard, la « trouée de ce texte à l’horizon philosophique et littéraire des Lumières »*

Faire dire, jusqu’au silence

Au plus près de Sade vivant, Pauvert observe et déduit les périodes d’écriture dans la vie du Marquis, quand elles ne sont pas explicitement données par les archives, ou que les dates annoncées par Sade lui-même sont douteuses, mensonges supposés lui permettre tantôt d’éviter un enfermement, tantôt d’apporter les preuves de sa bonne foi politique. Tout à fait sagement, il ira même jusqu’à renier violemment être l’auteur de Justine, en vain. Il en a donc certainement fallu, de la justesse, de la vigilance et de l’humilité pour faire jaillir Sade vivant, tel qu’il fut, envers et contre tout ce qui a été dit, d’abord par le premier concerné, ce « virtuose du sous-entendu » certainement aussi un peu mythomane et paranoïaque, comme Jean Jacques Pauvert nous le montrera.

Dans son obsession du détail et sa quête d’objectivité, l’éditeur-auteur recoupe les sources consciencieusement, et nous livre des calculs qui ne sont pas sans rappeler l’obsession que l’animal en cage a développé pour les chiffres lors de ses détentions : là où le marquis répertorie scrupuleusement ses séances quotidiennes d’onanisme, Jean-Jacques Pauvert fait le décompte du nombre de feuillets écrits pendant sa première et sa seconde période de détention, divisé par le nombre de mois, pour établir laquelle fut la plus prolifique… Lettres capricieuses à sa femme Pélagie, réclamations de menus adéquats en prison, notes, correspondances avec ses amies, injonctions à Gaufridy, son ami et intendant de Lacoste, procès-verbaux, registres…, tout sera passé au tamis de Pauvert, tout nous sera incontestablement donné à lire, ses certitudes comme ses doutes et ses intuitions, et livrés comme tels.

Ce que n’est pas Sade

Il est pour Jean-Jacques Pauvert inconcevable de percevoir en Sade un dégénéré, ‘une marge tolérée’, un outsider nécessaire au maintien de l’ordre social. Il est un désir insatiable, et ce, depuis le plus jeune âge, dangereux laborantin, « Il ne plaisante pas, il joue », et se lasse des banals plaisirs coquins qu’admet l’époque. L’auteur cite à ce propos Annie Lebrun, (dont il a publié « Soudain un bloc d’abime : Sade ») qui est la seule à pouvoir parler du marquis et à forcer le respect de son premier éditeur :

« Sade misant ici sur la force structurante des passions individuelles contre le volontarisme pédagogique qui n’est qu’un rapport d’autorité déguisée, c’est de tous les rapports de force exercés à travers la connaissance qu’il entend nous libérer ici, instaurant à la fois un nouveau rapport au savoir érotique en complète contradiction avec la tradition de la pédagogie libertine) et un nouveau rapport érotique au savoir »

bibliothèque Pauvert

Sade n’est pas libertin, il est autre chose. De même, Sade n’annonce ni ne contredit les Lumières, il est autre chose.

« Jouant [des contradictions de ses personnages], les suscitant, les provoquant, pour établir, en quelque sorte, l’absence de fondement de la raison et dénoncer implicitement sa prétention à l’universalité. Je ne crois pas du tout que Sade affronte ses « forces obscures » qui soutiendraient la raison(…) Ce qui existe en revanche, et Sade est le premier voire le seul à l’avoir mis en lumière, c’est cette passion de l’ordre qui vient servir la raison et qui, chez l’homme, répondrait à l’invention de formes dans la nature. »

L’engagement politique de Sade pendant la révolution n’est ni intellectuellement et factuellement « modéré » ni « opportuniste », mais ne saurait être approché qu’en regard de sa passion pour le jeu et le théâtre, qu’il conservera jusqu’à ses dernières années de détention. La révolution lui offrira la scène à ciel ouvert qu’il a tant attendue (depuis qu’il est privé des représentations qu’il donnait, notamment de ses propres pièces, dans son château de Lacoste) et qui lui permettra de crier haut et fort l’absurdité de la croyance religieuse, peut-être la seule constante idéologique de Sade confiera JJ Pauvert, et qui sera en partie cause de son enfermement par Robespierre, tout occupé à préserver la susceptibilité des dévots intérieurs et extérieurs.

Ce qui pourrait dans cette somme relever pour un chercheur du terrain gagné sur les zones d’ombre de l’histoire relève pour l’auteur de la biographie du plus grand des mystères : Sade n’a de cesse de se soustraire aux déterminismes les plus forts, son génie s’affirme, comme un soleil noir.

Si Jean-Jacques Pauvert sape les mythologies successives sur Sade (y compris celles concernant les raisons de ses détentions successives, qui s’avèrent évidemment bien plus compliquées qu’annoncé…), il se garde bien, on l’aura compris, de couler d’autres fondations. Annie Lebrun a pu dire « Sade ne vous donne pas d’idées, il vous en ôte », et nous disons : Jean Jacques Pauvert ne nous dit pas qui était Sade, mais ne fait que constater les manifestations d’une liberté en exercice, incarnée, inapte à l’autoanalyse et à la réflexivité : la vie à l’état brut, singulière et primordiale.

Au bout du compte, une vie et 1300 pages auront été nécessaires à Jean Jacques Pauvert pour constater que son amour pour Sade n’a d’égal que le mystère qui l’entoure : il est insondable.
Lucie Eple

Sade vivant
Jean-Jacques Pauvert
Editions Le Tripode
17 octobre 2013
9782370550033
1250 pages – 41 euros

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