Moscow – Edyr Augusto – Asphalte – Février 2014

Moscow fait l’effet d’un violant ressac qu’on se prendrait sur l’arrière du crâne en pensant avoir échappé au pire. Une main ferme qui nous rejetterait illico dans le tourbillon. Et c’est reparti pour un tour d’errances nocturnes en compagnie des vampires de Mosqueiro, l’île brésilienne que les autochtones surnomment « Moscow ». La peau de Tinho Santos (le narrateur) et celle de sa bande ont la couleur lunaire des nuits qu’ils écument, pillant, violant, tabassant, buvant, jouant : la horde exige et prend, elle ne sait même faire que cela. Les culs des fils à papa qui brillent le jour sous des shorts de plage à la mode, les sourires aux dents blanches, les promesses toutes formatées d’avenir radieux… elle les défonce salement, avec l’assurance d’une meute en chasse, maître du territoire et du temps.

« On aurait dit que l’air sentait l’absence de bruit. Du brouhaha des estivants. Dimanche soir. Ils se cassent. C’est trop tôt. Tout est sale après leur passage. Partout. Cette brise avait une saveur spéciale. On faisait toujours ça. Ça marchait pas toujours comme on voulait. Mais aujourd’hui, ça allait le faire. »

La topographie des lieux, elle la connaît par cœur : ce qu’elle évoque aux touristes, l’île des Amours et ses replis où ils tenteront de serrer la donzelle, la plage lumineuse qu’elle  ne fréquente jamais, où ils pavaneront pour lui voler ses filles, l’asphalte qu’useront leurs roues de Jeeps clinquantes. C’est les vacances et les désirs étrangers infestent Mosqueiro. Une sacrée aubaine et autant d’occasions de jouissances effrénées et d’orgies fraternelles.

Moscow est  une espèce de Grande bouffe à l’envers. L’érotisme et le morbide y sont dispendieux : ils répandent, ils souillent, ils tâchent, ils gavent, usant Tinho, qui regagne son quasi taudis à chaque aube vidé de sa substance, exsangue mais pourtant repu.

« Quand le jeu s’est éloigné de nous, il m’a cogné. J’ai vu rouge . J’allais pas me laisser faire, même pour moins que ça. Fini de jouer. Je l’ai mis à terre et je lui ai frappé la tête contre le ciment, sans m’arrêter. Ça pissait le sang quand ils m’ont écarté. Bagarre générale. (…) Le petit attaquant a atterri à l’hôpital avec le crâne fracturé. (…) Dans ces moment-là, c’est dur de discuter avec moi. Le temps s’arrête, la pensée aussi. Les gars de la bande, ils savent. Ils ont fait un cercle autour de moi. Ils ont laissé personne s’approcher. »

La voix de Tinho est une respiration saccadée : quelque chose pousse profondément en lui, l’excite, l’énerve et finalement, l’envahit. Le rythme du livre scande ce danger permanent d’un bouillonnement sanguin qui le fera sortir de lui, comme possédé par son démon nocturne. Et si les autres membres de la bande participent à ces rites avec la même fougue, quelque chose d’imprévisible, de permanent et de fondamentalement morbide distingue Tinho, au-delà de la sauvagerie de ses comparses.

moscow

Moscow est un livre ultra violent. Me trouvée fascinée par les démonstrations de la barbarie est une chose absolument banale, si tant est que l’auteur ait le talent de vous tenir à la gorge, ce qui est le cas d’Edyr Augusto. L’intérêt de Moscow réside certainement plus dans le choix du mode narratif, qui creuse au sein même du personnage la distance entre les manifestations du mal et ses origines, faisant sombrer Tinho dans l’ombre la plus opaque. C’est quand pointe le soupçon de gratuité des actes les plus odieux que Moscow vous fait perdre pied.

Moscow – Edyr Augusto

Traduction du portugais (Brésil) : Diniz Gahos.

Editions Asphalte – Février 2014

9782918767367 – 12 euros

Advertisements