Aujourd’hui l’abîme – Jérôme Baccelli – Le Nouvel Attila – Mars 2014

Le Nouvel Attila, une des deux maisons issues de la scission des éditions Attila, inaugure son catalogue avec un opus poétique et scientifique sur le vide, et ça vaut son pesant d’or.  

On se souvient longtemps des moments cruciaux où on a pris conscience de l’absurdité des choses. Généralement, cela advient dans un moment d’absence : quand la pensée laissée sans surveillance prend la liberté d’errer un peu plus loin. Je me souviendrai d’Aujourd’hui l’abîme comme de ce jour où, assise à côté du hublot dans ce Boeing au départ d’Orly, j’observais l’aile gauche de l’avion dont l’image vacillait sous les gaz. On testait apparemment le bon fonctionnement des aérofreins, à l’arrêt sur le tarmac, et d’autres choses sans doute très utiles qui m’échappaient complètement. C’est alors que je me suis demandé comment on pouvait ne pas croire en Dieu, mais avoir foi en ce Boeing. L’avion décolla rapidement, et, atteinte la cime des nuages, je me résignai : à défaut de pouvoir comprendre quoi que ce soit, y compris ce bleu tout autour et la potentielle présence du barbu dedans, je pouvais toujours le contempler et le trouver beau.

« Parce que là où le vide demeure, Dieu n’aurait pas sa place.  »

Pascal, le narrateur de ce roman, qu’on lit aussi alternativement comme un polar, un essai et un journal de bord, est un ancien trader, un expert, qui, avant de décider de tout lâcher pour partir faire le tour du monde en voilier, travaillait pour un des plus grands requins de la finance mondiale : John Edward Forese.  Ce dernier, génie de la prédiction boursière, est aussi un fanatique de peinture, mais pas de n’importe quelle peinture : de celle qui évoque la tragédie de l’homme face à sa perception du vide…  Forese a constitué sa galerie personnelle grâce à la fortune colossale qu’il a accumulée au cours de sa carrière. Il y scrute les bleus de Klein et les ciels de Van Gogh dans l’espoir d’en tirer la quintessence de l’inspiration des artistes et de connaître lui aussi le grand frisson de l’abîme, qui lui donnerait la clef de voûte d’un système boursier infaillible en même temps que la vérité du monde. Il cherche l’algorithme ultime, qui éliminerait tous les risques, permettrait des prédictions telles qu’elles constitueraient une cartographie de l’avenir, et même, en déclinerait les formes, « insufflerait la vie » aux choses inertes, produirait un sens capable de détourner le cours du fleuve. Il est du reste en très bon chemin. Philosophe esthète et perverti, il chasse le rien comme l’homme à abattre, en même temps qu’il traque son salarié lors de son échappée maritime. Mais cette obsession de la prédiction contient en elle-même la destruction de ce qui lui a permis d’exister  justement : l’aléatoire, l’imprévisible. Comme en miroir à cette prolifération exponentielle de sens contre le vide, Forese est rongé de l’intérieur, s’amenuise et dépérit.

« Raphaël de Balzac voyait sa peau de chagrin se racornir à mesure que se réalisaient ses désirs, ainsi se rétrécit l’écran de nos fantasmes, ainsi s’est étendue la fortune de John Edward Forese, comme on tend les muscles et les nerfs sous le supplice de la roue jusqu’au déchirement. Est-ce vraiment un hasard si le fonds d’écran Windows est un chromatique de Klein ? »

Ceci, Pascal le comprend sur son voilier. Fugitif,  perdu dans l’immensité bleue, avec pour seule lointaine compagne son ancienne femme et leurs tchats réguliers. Pascal tente d’échapper à la traque, revit les moments passés avec son patron, l’investit d’une force quasiment occulte, l’habille de la damnation d’un Faust, tente d’en comprendre la mécanique et d’anticiper les conséquences de sa fuite, de doubler le génie de la prédiction en somme, de conjurer le maléfice.

« C’est pourquoi pour accomplir l’acte suprême, il faudra faire la preuve par le vide. L’éradication du modèle Forese. Trouver la cache, forcer la porte, chercher la pièce secrète, emporter avec moi les deux œuvres fétiches et disparaître. »

Pour ce faire, il remonte le temps, interroge l’histoire des grands hommes qui, en perpétuel décalage avec le commun fatigué des mortels, ont interrogé le vide sans relâche,  leur intuition et leur intelligence faisant souvent le pas de côté permettant les révolutions scientifiques tout autant qu’il les condamnait à être victimes de la résistance des ordres établis : Anaxagore le premier, Galilée, Einstein, Hubble, Ernst…

anaxagore

Physiciens, astrologues, scientifiques de tous poils, c’est l’histoire de l’interprétation du rien par les plus éminents chercheurs fous et maudits qui nous est donnée en révision. Il n’en faut évidemment pas moins pour que nos pauvres esprits, s’élevant dans des sphères  assez peu usitées (à notre décharge l’époque ne nous y incite guère), se raccrochent aux évocations poétiques qu’inspirent ces théories au néophyte, à défaut d’en saisir tout l’enjeu ou la portée scientifique.

« Le vide effraie au point que ce n’est pas de lui que se remplit l’enfer, mais de feu.  »

Fort heureusement,  Aujourd’hui l’abîme s’adresse à nous en connaissance de cause, et regorge d’images. Jérôme Baccelli nous fait saisir à travers elles ce qui serait la force motrice principale de notre évolution : la quête du rien. Puisées dans la littérature, la musique (jusqu’à Radiohead et Mazzy star), la peinture, la technologie, ces images se font singulièrement écho, dans un magma un peu ésotérique, mêlant narration scientifique, histoires des arts,  croyances, poésie et  philosophie, tant et si bien qu’on se dit que la vraie question n’est pas de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien, mais s’il y a quelque chose parce que rien…

Cette peur du gouffre qu’on constate aux confins de notre horizon intellectuel vaut pour nous, pour ceux qui nous ont précédés et qui ont peuplé le ciel de divinités lactées ou guerrières, mais également pour ces hommes d’exception, qui, par la science, ont investi nos espaces lacunaires d’autres croyances, d’autres vacuités, et qui, tutoyant l’idée de néant en la chassant et en en repoussant l’horizon (ou en multipliant les horizons, les possibilités), créent un autre sens pour ce qui est, infléchissent le cours du monde.  Tenter de qualifier le vide revient à diffracter les possibilités du réel, à créer d’autres espaces d’interprétation de ce qui est. Possédant une conscience aigüe des limites de l’entendement, mais également de la relativité absolue de toute chose, ces arpenteurs du vide font certainement partie des plus grands mystiques. Repoussant les limites de la connaissance, ils saisissent (comme nous au travers du récit de Pascal), toute sa force poétique et tragique.

Le vide a plus ou moins « existé » au cours de l’histoire : alternativement néant, vide abyssal ou matière restant à qualifier (les anciens disaient qu’il s’agissait d’éther, elle fut ensuite qualifiée de « Cinquième élément », et de « Dark Matter »), on n’a pas cessé d’en nuancer l’existence. Maîtriser le vide et l’interprétation qu’on en a, c’est maîtriser le réel, comme on maîtrise la face éclairée d’un objet en densifiant plus ou moins l’ombre qu’on y projette. C’est une source de pouvoir abyssale, et Forese l’a perçue de longue date.

« La matière noire fut inventée par un astrophysicien suisse dans les années cinquante. Ptolémée et Philippe d’Opponte, s’inspirant de l’ouvrage d’un philosophe aujourd’hui perdu pour l’humanité, auraient-ils résolu la question qui, vingt siècles plus tard, divise encore la communauté scientifique ? Si tel était le cas, d’autres à leur suite et faisant vœu de la même discrétion auraient pu poursuivre leurs travaux, et résoudre peut-être la question du tout et du rien, du plein et du vide, du verbe exister. »

Jérôme Baccelli, au-delà de la narration de l’avènement des grandes prophéties auto réalisatrices dans l’histoire des sciences et des arts dresse en outre un portrait psychologique passionnant des génies de l’humanité et des déviances de ceux de notre temps, qui, animés par la même flamme que leurs aïeuls, ont mis leur intuition au service de la rentabilité : croyance intouchable abhorrant l’inutilité, la gratuité et  l’aléatoire, ces quelques manifestations fondamentales de la liberté.

« Aujourd’hui l’abîme » Jérôme Baccelli

Editions Le Nouvel Attila – Mars 2014

978-2-37100-0025 – 160 pages – 16€

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