Le bonheur pauvre rengaine – Sylvain Pattieu

Le hasard a voulu que je lise « Mélancolie ouvrière » de Michelle Perrot quelques semaines avant de découvrir «Le bonheur, pauvre rengaine » de Sylvain Pattieu, et que ce dernier me ramène à Lucie Baud, ouvrière en soie du Dauphiné au tournant du XIXème siècle, dont l’historienne tente de retracer le singulier parcours comme figure de proue du mouvement ouvrier d’alors.

Ayant nous mêmes pendant quelques années plongé nos mains dans des dossiers d’archives poussiéreux pour n’en tirer qu’eczéma et brevet de fin d’études, ce qui s’opère à la lecture de Michelle Perrot s’apparente à de la magie : l’agencement d’un garni parisien du XVIIIème siècle (durant la visite duquel elle nous précède avec l’aisance de la conteuse qui connaît le moindre recoin de l’espace) en dira long sur les fantasmes des jeunes filles de l’époque, le plus petit trajet du domicile à l’usine, ou de Vizille à Reims prend des tournures d’épopée, la moindre lettre de revendication syndicale sera symptôme éloquent d’une société en marche tout autant que d’une révolution intime. Chaque détail composant la grande histoire compte, et l’histoire (comme discipline) devient matière à rêveries et jeux de l’esprit. C’est cela : il y a quelque chose de ludique chez Michelle Perrot, qui pourvoie aux besoins d’une enquête scientifique rigoureuse, tout en scintillant des reflets du meilleur roman.

Longue digression pour en venir au sujet qui aujourd’hui nous occupe : il se produit un peu la même chose en tournant les pages de « Le bonheur, pauvre rengaine ». Le parti pris est pourtant ici clairement romanesque : s’appuyant sur des documents historiques découverts aux archives des Bouches-du-Rhône, relatant le meurtre, le 25 septembre 1920 d’Yvonne Schmitt, ancienne ouvrière parisienne convertie à la prostitution, à la lisière des beaux quartiers de Marseille la ville-monde, Sylvain Pattieu, lui-même professeur d’histoire, reconstitue la vie des protagonistes de l’affaire, jusqu’à l’incarcération des coupables.

Chaque chapitre donne voix à Yvonne, Simone, Yves, André… Témoignages intimes touchants, révoltants, confidences de rêves inaccessibles qui se succèdent chronologiquement, s’alternant, éclairant les trajectoires de chacun, puis la scène du crime de plusieurs sources tamisées, et révélant à travers cet acmé comment le début de siècle et sa violence sanguinaire se sont inscrits dans les corps (intimes et sociaux) et les espoirs d’une vie meilleure, comme autant de stigmates qui exigent réparation. Les héros de ce roman sont embourbés dans une conjoncture absolument tragique et pâtissent de contraintes sur lesquelles ils n’ont pas de prise.

Socialement dominés, ils le sont aussi économiquement, et si la guerre n’en fait pas de la chair à canon placée en première ligne, ce sont leurs confrères et consœurs de misère qui les écraseront pour survivre au retour du front, parce qu’ils seront plus étrangers, plus femmes, plus pauvres, plus faibles, répétant la violence apprise et subie, en se croyant ainsi sur le chemin du bonheur et de l’émancipation alors qu’ils ne cessent évidemment pas d’être ce qu’on leur demande : l’engeance marginale qui justifiera, en cas de débordement de toute nature, géographique notamment, le maintien par l’ordre des hiérarchies sociales.

« Les Vieux Quartiers sont un mal nécessaire, qui permet de circonscrire la débauche dans un lieu spécifique, autant que possible proche du port et autant que possible, pas assez hélas, éloigné des honnêtes gens. Le problème de cette affaire, c’est qu’elle se situait à la limite. La limite entre les Vieux Quartiers et le reste de la ville, la limite entre le monde des prostituées et le beau monde. Tout est question de frontières. Nous avons combattu quatre ans pour les défendre, et voilà qu’elles s’effritent de l’intérieur. Une pute assassinée dans le Quartier réservé, c’est malheureux, mais c’est dans l’ordre des choses. L’assassinat d’Yvonne Schmitt, la tentative sur Simone Marchand, au contraire, remettent en cause ce qui doit être. Il y avait là deux femmes, pas plus estimables ni valeureuses que leurs congénères du Quartier réservé, mais qui aspiraient à la vie bourgeoise. Deux femmes capables de porter le vice là où la société devrait en être préservée. »

Soumises aux cadences infernales de l’usine, puis, pensant s’émanciper d’un avenir tout tracé, aux « michés » violents, aux macs exigeants leurs dus sous peine de semonces sévères, à la jalousie des unes, aux commérages des autres, à l’insulte sociale permanente, à la manipulation affective des hommes revenus de la guerre et qui reprennent leur place au sommet de la pyramide de la misère, les prostituées font figure de véritables martyres. C’est ici une grande réussite de Sylvain Pattieu que d’avoir su expliquer tout à fait sensiblement les ressorts de la violence et la multiplicité de ses sources et de ses manifestations, autant psychologiques que physiques, masculines que féminines, sans pour autant les avoir rendues relatives les unes aux autres. Si on saisit parfaitement (l’auteur, dans sa ponctuelle crudité narrative, ne nous laisse pas le choix) les humiliations successives et inhumaines qui ont orienté la personnalité de l’assassin d’Yvonne, elle est bien la victime finale des lois de son milieu (mais pas l’ultime sacrifiée…)

« Les hommes, votre force, votre faiblesse. Sans hommes à ses côtés, on ne peut arriver à rien, vous le savez et vous ne vous contentez pas de faire avec, vous en avez aimé passionnément, qui vous ont fait souffrir, comme si la somme des souffrances infligées s’équilibrait avec celle des violences subies, deux poids sur votre âme mais loin de peser autant, les unes légères comme l’indifférence, les autres qui emplissent les souvenirs et font remonter parfois de l’aigreur, vous n’y pensez pas trop, sinon ça mine ».

Ce sont aussi les obstacles structurels à la solidarité collective dans les classes les plus défavorisées qui sont mis en lumière dans cette reconstitution haletante : l’injustice sociale fondamentale, celle faite pour durer. Quand il n’est question que de survie ou d’espoirs mort-nés, quand l’imagination a été sacrifiée sur l’autel de la patrie, quand le corps et le cœur sont dès le plus jeune âge domestiqués, disciplinés, éduqués dans une perspective sociale utilitariste, puis amputés, scarifiés, violés, sans cesse soumis à la loi du plus fort… que recouvre donc le drap de la scène du crime en photographie dans le livre, si ce n’est ce qui devait arriver, l’issue fatale ? Le corps sans vie de la roturière, réminiscence singulière de la précédente boucherie mondiale, étranglée sous les mains d’un assassin qui fondamentalement aspirait aux mêmes choses, était soumis aux mêmes jougs, n’est-il pas le constat d’échec le plus radical qui soit, signe annonciateur de sombres recommencements… ? Pauvre rengaine…. Superbe roman.

COUVSYLVAINPATTIEU Le bonheur pauvre rengaine – Sylvain Pattieu

Le Rouergue – 2013

21,50 – 9782812605482

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