Tremble, Aztlan !

Quand j’aurai un million de bisons à mes côtés, j’irai présenter les réclamations d’une nouvelle nation au gouvernement américain (…).

Une fois par siècle, vient un homme choisi pour parler au nom de son peuple. Qui peut dire que je ne suis pas un de ces hommes ? (« Mémoires d’un bison », premier tome des mémoires d’Oscar Zeta Acosta – Tusitala 2013)

Nous avions quitté Oscar Zeta Acosta, avocat d’Hunter S. Thompson, sur cet air de lendemains qui chantent l’émancipation des chicanos à grands renforts d’insurrection politique. Ça nous avait fait bien rire : après 300 pages de défonce et d’errance, voilà que l’avocat loqueteux se taillait un costume de sauveur, que le bison se laissait pousser des ailes… On avait refermé ces chroniques de junkie amusée, fascinée et touchée par cette drôle de présence au monde, aussi massive qu’elle était fêlée de partout, rassasiée d’amphets et de vice pour un bout, mais surtout, fort curieuse de la suite… Et si le bouffeur de guacamole n’avait pas fini de nous surprendre ?

« Je fais déjà les choses à fond »

Et bien c’est peu de le dire… Avant de disparaître à la frontière mexicaine en 75, il a eu le temps de devenir une des figures de proue du mouvement chicano à L.A, de représenter des hordes de cafards insurgées devant les très blanches et très partiales cours de justice, de lancer quelques cocktails molotov, de faire une bise à Angela Davis, et de candidater au poste de Shérif de la cité des anges… C’est ce qu’il nous narre dans ce deuxième volet de ses mémoires, rédigé en 73 : « The Revolt of the Cockroach people » (La révolte des cafards)

Les essais ou récits de militants de l’époque retraçant la multiplicité des luttes et les difficultés de leur convergence ne manquent évidemment pas. On a pu lire Maya Angelou, Davis, décrypter les balades des songwriters (lire à ce propos l’excellent « Protest song» aux éditions Le Mot et le reste), plonger dans les manifestes des mouvements Black Muslims, Black Panthers, des féministes, des homosexuels… se passionner pour les films de la Blacksploitation, interroger les mouvements antimilitaristes pendant la guerre du Vietnam… La révolte des cafards  ne fait pas qu’étendre notre appréhension des luttes pour les droits des minorités à la communauté chicano aux États-Unis : le livre est aussi à bien des égards et surtout une reconstitution biographique sensible. Là où bien des documents de l’époque témoignent de pratiques militantes, d’écueils à éviter (sans pour autant être de froids manuels), de doctrines et de convictions, le témoignage d’Acosta n’a d’origine et de fin que celles des tripes de son auteur. Et c’est cette sincérité, déjà éclatante dans Mémoires d’un bison, qui nous accroche à un type entier et à ses 100 kilos. Zeta Acosta est sincère de bout en bout : sincèrement dans l’excès, sincèrement ému, sincèrement dégueulasse, sincèrement dans l’erreur ou sincèrement embarqué dans ce tout ce qu’il vit, de la prise de métamphétamines dans de sombres caves aux plaidoyers magistraux devant la Cour, (« Je prends toujours les choses comme elles viennent ») en passant par le récit lui-même où il ne peut être question d’épargner ni de saccager une prétendue mémoire collective (« Je n’écris pas de façon détachée »). En bref, Zeta s’attaque à la grande histoire des petits, à hauteur d’homme. Le récit est toujours narré à la première personne, du singulier ou du collectif en fonction du degré d’engagement de l’avocat, et toujours au présent.

Cette sincérité va de pair avec une grande clairvoyance sur son engagement tardif. Nous n’avons définitivement pas affaire à un illuminé de la cause. Il reconstitue tous les événements vécus à l’aune d’une question simple : ‘’Qu’est-ce que je fous là ?’’

Du bison au cafard d’Aztlan

Car, si l’avocat a toujours voulu être écrivain, de sensibilité à la cause chicano il n’a jamais été question : pas de fascination sexuelle pour les femmes de la communauté (on sait l’obsession du bison pour la gente féminine, et les moteurs de l’engagement sont parfois… étonnants), au contraire, plutôt une volonté d’en découdre sur le matelas avec les petites à couettes blondes, pas d’attachement à la langue espagnole, pas d’intérêt et encore moins de participation aux débats politiques… « Est-ce que j’ai honte de ma propre race ? ».

Seulement voilà, son retour à L.A en 68 correspond à un acmé de la lutte des mexicains de l’Aztlan, et les avocats chicanos capables de faire valoir leurs droits se font rares. Acosta est ébloui par le courage de ceux qu’il appellera bientôt les siens, et par la superbe des actions collectives engagées, à coups de décolletés plongeants et talons hauts, de projets de bombes élaborées sous drogues, de grèves de la faim, de rassemblements pacifistes de « cafards, poivrots, maquereaux, putes, camés, pédés et barjots qui refoulent du bec et saignent du nez ». Les plaies enfouies se rouvrent : humiliations successives de l’enfance, scènes de racisme ordinaires dont il fut le témoin – il n’a bientôt d’autre choix que de les aider.

« Je m’éloigne du tourbillon de la foule en trébuchant, hagard. (…) Le grand avocat a été congédié. Son nom, fantastique, n’a plus l’air que d’os blanchis dans un désert de smog. J’ai mal à la tête et mon rythme cardiaque s’accélère, de colère et de peur. Qu’est-ce que je vais faire ? ».

Il va représenter à plusieurs reprises les chicanos accusés de troubles à l’ordre public lors des manifestations, jusqu’au procès des émeutiers du 29 août 70, jour tragique du Chicano Moratorium contre la Guerre du Vietnam, qui vit la mort du journaliste chicano du Los Angeles Times : Ruben Salazar, prénommé Roland Zanzibar dans le roman(1), tué par une roquette lacrymogène tiré par un adjoint du shérif, fait dont Acosta tentera de prouver le caractère criminel.

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Evidemment, il ne fera pas les choses à moitié : avec la gouaille qu’on lui connait et sa provocation usuelle, il mènera ses plaidoiries de façon « peu conventionnelle »… Nous avons quant à nous pris un plaisir fou à en lire le compte-rendu : non content d’invalider ingénieusement de nombreuses procédures, de démontrer l’imprécision coupable des soi-disant témoins de l’accusation, Zeta Acosta s’attaque systématiquement à une architecture judiciaire corrompue par l’idéologie dominante. Ce fut bien là son combat principal : prouver la non indépendance de la justice et l’éviction des minorités dans les instances du droit.

« – Brown se croit encore dans un procès politique, dit Mayer.

–          Oui, M. Brown. Comme je ne le cesse de vous le répéter, ce n’est pas une affaire criminelle. Et ce n’est certainement pas l’endroit pour faire de la politique. »

L’impertinence du cafard n’a d’égal que le mépris qu’il porte au système. « Je préfère cracher à la gueule d’un juge plutôt que d’enfoncer un pieu dans le cœur d’un flic ». Et il y a là matière à rire à gorge déployée : il faut tout de même se représenter un avocat insultant les témoins à la barre, assignant à comparaître des dizaines de juges, passant souvent un ou deux jours en prison pour outrage pendant ses procès, envoyant bouler vertement le juge qui remet en cause la mention « avocat chicano » présente sur sa carte de visite, entrant dans le Palais de Justice avec un magnum dans la serviette, en ayant lancé des explosifs la veille, ou passé la nuit avec trois adolescentes, ou les deux…

Du cafard à l’écrivain

Suffisamment protégé par son statut d’avocat qui le rend presque intouchable, il ressent toujours cette distance avec le reste des « cafards » : « ils » sont beaux, « ils » sont en dessous ou au-dessus. Il s’évoque parfois lui-même à la troisième personne, rendant sensible le recul qu’il garde avec le rôle qu’on lui demande de jouer. « Je suis un mouton. Ils me manipulent. » Car Zeta n’est pas grisé par son succès populaire et son apprentissage politique ne lui a pas inculqué l’éthique de responsabilité, chose du reste parfaitement antinomique avec ce qu’il n’a pas cessé d’être : peut-être le type le plus solitaire que la terre ait porté, celui qui ne laissera rien ni personne le priver d’une partie de jambes en l’air, celui qui n’est pas du genre à tolérer la moindre leçon de morale… Le bison revient au galop.

Ceci n’est pas sans rajouter à la sincérité du récit dont nous parlions. Oscar Zeta Acosta ne construit pas de justification, tout simplement parce qu’il ne doit rien à personne. Ressentiment, regret, cynisme ou sarcasme du regard rétrospectif sont dès lors hors de propos. En cela, ce qu’il engage d’énergie et de colère est proprement louable, et son témoignage n’en est que plus émouvant. Cette énergie vitale, pour autant qu’elle s’incarne il est vrai dans des pulsions si ce n’est bestiales du moins décérébrées, n’exempte pas Acosta de remises en question fondamentales, qu’il figure dans le roman par la rencontre avec un frère jumeau imaginaire au Mexique.

– Arrête tes conneries ! ça sert à rien ce que tu fais, à part flatter ta vanité.

Il a en effet acquis, depuis la rédaction un an auparavant du premier volet de ses mémoires, une maîtrise narrative assez remarquable. Il perçoit la puissance d’évocation des actions collectives des cafards, qu’il qualifiera même d’ « hollywodiennes » : le récit débute ainsi sur une scène d’occupation d’une église le jour de Noël 69 qui n’a rien à envier aux meilleurs films d’action. Une scène magistrale d’autopsie façon bouchère vous retournera l’estomac et le cœur d’une bien étrange manière, vous resterez accrochés aux récits haletants des procès, et constaterez que l’auteur manie l’art de la chute et de la digression salace avec brio : l’incongru formel et savamment dosé sert ici un personnage désopilant.

Quand j’en aurai terminé avec ce procès, je vais écrire mon livre. Sans faute. Et que je gagne ou que je perde, je vais détruire le Palais de Justice où les gabachos m’ont fait danser ces dernières années, avec du plomb dans le bide et des larmes dans le cœur.

La révolte des cafards est sans nul doute l’œuvre d’un auteur mature. Oscar Zeta Acosta a puisé dans son expérience singulière la matière d’un livre, c’est-à-dire simplement d’un nouveau lieu d’exaltation, de fougue et de plaisir.

(1)   Évènement relaté par Hunter S. Thompson dans un article du magazine « Rolling Stone » que vous pouvez lire dans le recueil d’articles édité par Tristram Parano dans le bunker (septembre 2010). « Qu’ils fussent ou non coupables n’avait plus grande importance à ce point, parce que le procès était devenu une tentative spectaculaire de renverser tout le système de sélection du Grand Jury. Au cours des mois précédents, Acosta avait assigné tous les juges des Cours d’Assises du comté de Los Angeles et interrogé chacun des cent neuf magistrats, sous serment, au sujet de leur « racisme ». Ce fut un terrible affront à tout le système judiciaire et Acosta s’affairait jour et nuit à le rendre le plus impardonnable possible. Imaginez ces cent neuf vieux messieurs, ces juges, obligés de s’arracher à leurs occupations pour comparaître devant un autre tribunal, venir à la barre et faire face à une accusation de racisme lancée par un avocat qu’ils méprisaient tous cordialement. »

ImageLa révolte des cafards – Oscar Zeta Acosta

Traduit par Romain Guillou

Editions Tusitala – Mai 2014

9791092159042

20 euros

 

 

ImageMémoires d’un bison – Oscar Zeta Acosta

Traduit par Romain Guillou

Editions Tusitala – Mai 2013

9791092159004

20 euros

 

 

 

 

 

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