Chicago Crazy House

Henry Darger, peintre naïf américain né à Chicago en 1892 et mort le 13 avril 1973 a produit une œuvre magistrale, un récit de plus de 15 000 pages ponctué de près de 300 compositions (collages et peintures)  : —The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion–, narrant les aventures fabuleuses des filles Vivian, menacées par le très redouté John Manley, qui projette d’asservir tous les enfants de la contrée.

C’est une œuvre monumentale et unique parce que profondément singulière, qu’on rapproche de l’art brut, et qui fut seulement découverte à la mort de l’artiste écrivain par ses logeurs et bienfaiteurs, aujourd’hui diffuseurs de par le monde de ce fantastique bijou.

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Mais Darger est aussi l’auteur d’une autobiographie de 5000 pages : Histoire de ma vie, découverte en même temps, et dont les éditions Aux forges de Vulcain nous offrent de découvrir les premières pages (nous comblant et nous frustrant de concert donc), ainsi qu’une préface aussi passionnante que lumineuse pour les profanes que nous sommes, rédigée par l’auteur et essayiste Xavier Mauméjean. 10 illustrations couleurs, œuvres de Darger, ponctuent le texte : nous en profitons à ce propos pour saluer la mise en page, qui nous permet d’avoir raisonnablement accès à ce livre sans que le travail iconographique du peintre soit sacrifié.Image

Ce sont les premières années de sa vie qui nous sont données ici à lire : un jeune Darger enfermé dans diverses institutions, plus ou moins totales (au sens du sociologue Erving Goffman) : famille, école, institutions psychiatriques, hôpitaux dans lesquels il travailla…

La vie et l’œuvre du peintre sont proprement hallucinantes comme on le dirait des choses tellement singulières qu’elles en deviennent fascinantes. L’autobiographie, comme l’œuvre, sont le reflet formel d’une sensibilité hors du commun qui s’ignore. Henry Darger, plus qu’attardé ou fou comme on aura de cesse de le lui rappeler, est surtout soustrait à lui-même et au regard d’autrui, et donc profondément libéré des camisoles empêchant l’avènement d’une œuvre véritable. De cette distraction involontaire, il perçoit tout à fait les conséquences dès ses premières années : décalage par rapport aux autres élèves, collègues de travail, patrons… et créé pragmatiquement et au fil des événements de sa vie ce que le commun des mortels réalise souvent inconsciemment : son adaptation sociale.

Cependant, c’est pour d’autres choses curieuses que je faisais vraiment, qu’on me trouvait fou et m’appelait ainsi. C’était en particulier à cause de cette façon étrange que j’avais de bouger la main gauche, comme si je pensais que la neige tombait.

Il conclut de ses diverses expériences de rejet ou de violence les comportements à bannir, à amender, à développer, les choses à taire, les soumissions nécessaires et les attentions à porter. Cette forme d’induction qu’il semble adopter comme un outil étranger apparaît nettement dans les premières pages de sa biographie : Darger nous expose très naïvement les raisonnements expliquant les façons dont il a de réagir à la réalité, faisant la part des choses entre ce qu’il apprend rationnellement à faire et ce qui lui semble inné, entre ce qu’il est capable de modeler et ce qui est irrévocable.

« Un autre incident s’est produit durant ma jeunesse lorsque, sans que nous nous y attendions le moins du monde, on m’a pris à mon père et fourré dans le train jusqu’à un foyer pour petits garçons situé à Morton Grove. Je n’y suis pas resté longtemps cependant puisque mon père est venu me chercher et m’a ramené à la maison, pour de bon, puisque cela ne s’est pas reproduit. La raison en était simple. Personne ne pouvait raconter des histoires à mon père, pas même les gens de loi. »

Cette volonté de saisir logiquement la réalité sociale produit évidemment des effets extrêmement loufoques, (on a aussi beaucoup apprécié ces procédés dans  Europeana de Patrick Ourednik, et, dans un autre genre, dans les aventures du copiste en deux tomes de François Szabowski, Aux forges de Vulcain également d’ailleurs) d’autant que si Darger est capable de ratiociner en nous expliquant par A + B pourquoi on l’a accusé à tort d’un vol, pourquoi tel événement s’est produit dans ce sens ou pourquoi telle autre chose ne s’est pas passée, il est aussi friand des rapprochements loufoques, dont les liens nous échappent absolument.

« Elle ne grondait jamais personne. C’était cependant une femme très grosse »

« Ils semblaient dans leur manière de vivre ne pas avoir de Dieu, mais n’en étaient pas moins d’agréables propriétaires. »

« Je suis encore ainsi, sincèrement vôtre, et cela ne changera jamais. »

« J’arrivais à l’hôpital à cinq heures et demie, jusqu’à ce que le frère qui venait de prendre la direction change les horaires : j’arrivais à six heures et demie et je repartais à trois heures et demie. Je n’ai pas apprécié cette modification des horaires : en effet, quand j’arrivais à cinq heures et demie, je pouvais repartir à deux heures. »

« Quoique pointilleux, Jacob était un homme bon. Cette particularité le rendait parfois un peu pénible. »

« ‘Tout d’abord, plus de huit jours après cela, j’ai eu quelque difficulté à retrouver du travail, alors que j’en avais un besoin vital. »

« Excepté les moments où je m’amusais seul, ma vie était très ordinaire »

On voit ici à quel point le premier effet comique laisse place à une poésie folle. A quel point la pseudo naïveté apparente de l’auteur cache simplement un bon sens rare, et combien ce sont précisément ces assertions courtes, chutes brutales et loufoques, événements tombant comme un cheveu sur la soupe, obsessions des dates et des comparaisons, redites et adresses directes surprenantes aux lecteurs, qui doivent retenir particulièrement notre attention, passé l’éclat de rire qu’ils ne manquent pas de provoquer.

Le récit n’est pas linéaire, il semble que le peintre ait couché sur le papier les mots comme ils lui venaient, ne s’interdisant aucun aller-retour dans le temps ou l’espace, s’excusant de ne pas se rappeler un fait ou un autre et d’avoir probablement à revenir dessus dans la suite du récit car enfin et très logiquement n’est-ce pas, ce qui doit être couché sur le papier doit l’être à un moment ou à un autre. Quel plus simple et beau moyen d’exprimer un souvenir qui ne peut encore être dit tout autant que l’urgence à le dire ? Henry Darger est ainsi régulièrement bluffant…

Xavier Mauméjean, fin connaisseur de l’œuvre de Darger, explique dans sa préface les accointances fortes entre l’œuvre de Darger et son autobiographie. L’ekphrasis en serait d’ailleurs passionnante. Nous sommes quant à nous par trop ignorants pour tenter d’hasardeux rapprochements, mais il nous est apparu que les tourmentes et les tempêtes, la présence significative des femmes dans la vie du peintre, la circularité du récit, les répétitions et les insistances, les manifestations sensibles et météorologiques du fatum divin ou maléfique, la liberté d’expression de « Histoire de ma vie » ne pouvait appartenir à nul autre qu’à l’auteur de l’épopée des sœurs Vivian.

Pour aller plus loin :

Écouter la préface du livre

Rendez-vous à la Halle Saint Pierre à Paris samedi 7 juin à 15h30 autour d’Henry Darger

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Histoire de ma vie – Henry Darger

  • Traduction de l’anglais d’Anne-Sylvie Homassel
  • Préface de Xavier Mauméjean
  • 10 illustrations couleur
  • 144 pages
  • Format : 14,8 x 21 cm
  • ISBN : 978-2-919176-33-5
  •  05 Juin 2014
  • 19 euros
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