Mais peut-être demain…

“Pas dans le cul aujourd’hui
j’ai mal
Et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi
car j’ai de l’estime pour ton intellect
On peut supposer
que ce soit suffisant
pour baiser en direction de la stratosphère”

Jana Cerna, née à Prague en 1928 et tuée dans un accident de la route en 1981, est la fille de Milena Jesenska, intellectuelle et journaliste tchèque qui fut un temps l’amante de Franz Kafka (à qui il adressa les lettres aujourd’hui réunies dans le recueil « Lettres à Milena »), dont elle a rédigé la biographie à paraître aux éditions La Contre Allée en octobre et intitulée : « Vie de Milena ».

En guise de préliminaires, les mêmes éditions nous offrent de découvrir cette auteure méconnue par le biais d’une lettre écrite au début des années 60 à son mari Egon Bondy, qui paraît aujourd’hui.

« Qu’est-ce que la beauté, sinon de la cohérence ? » disait Goliarda Sapienza. Si c’est vrai, cette lettre porno-philosophico-erotico-amoureuse est sublime. Et comment ne pourrait-elle pas l’être, quand y est revendiquée avec autant de fougue et de vitalité la complétude d’une femme aimante ? Gageons que l’auteure de L’art de la joie aurait pris un plaisir fou à lire cette missive…

A l’heure où la vulgarité est érigée en maître mot de nos interactions affectives, où les façons d’aimer prévalent sur l’amour lui-même, quand les gardes fous, loin de veiller sur une quelconque folie, deviennent des fins en soi, et que, dans la vacuité d’un simulacre de sentiment, on s’accroche hardi petit à des manifestations sociales et à des signes extérieurs de richesse affective plutôt qu’à questionner et jouir de ce qui pourrait être l’amour véritable, nous éloignant ainsi des rivages du bonheur en croyant les posséder : « Pas dans le cul aujourd’hui » fait un bien délirant.PasDansLeCul_CouvSite

On a l’impression, durant la lecture des quelques pages de cette missive, d’enfin balayer du revers de la main les pesanteurs et brouillards qui aliènent nos désirs les plus intimes, toutes les futilités aveuglantes, hors sujets et profondément ennuyeuses qui peuplent les discours sur les relations amoureuses. Jana Cerna est une âme sauvage, c’est-à-dire incarnée : tout chez elle informe tout, et tout chez son mari est source de plaisirs, dans un va et vient permanent entre l’intellect et le corps.


Tu penses que ton côté sentimental me déplaît – comme tu te trompes mon chéri, comme tu te trompes. Il me plaît beaucoup et j’en ai besoin, mais il m’a aussi fallu un grand nombre d’années pour y ajouter foi. Je le désire aujourd’hui, non que je trouverais un plaisir particulier à la sentimentalité, mais parce qu’elle vient de toi, qu’elle fait tout simplement partie de toi, partie de nous.

Pas dans le cul aujourd’hui, c’est l’amour moins le pouvoir, c’est l’Amour dispendieux, c’est le sexe à foison, le désir exalté et crié pour chaque partie du corps de l’autre, c’est un terrain de jeu et d’expérimentation infini, des discussions philosophiques à bâtons rompus qui se terminent sur l’oreiller, c’est polisson, généreux, capricieux, non, ce n’est vraiment pas raisonnable…

Je n’ai jamais été portée à me comporter de manière raisonnable, sans doute simplement parce que je ne suis pas du tout raisonnable ou parce que tout ce qui est sain et raisonnable me répugne de manière presque physique. Tout ce que je fais dans ma vie et dont j’ai eu honte, je l’ai fait parce que c’était raisonnable. Non merci, sans façons, gardez-moi de la peste, du typhus et de l’esprit raisonnable. (…) J’ai assez de vitalité pour supporter plus que n’importe qui d’autre, mais le raisonnable me ferait mourir en moins d’une semaine de la mort la plus triste qui soit, le raisonnable détruit en moi tout ce qui fait sens, il m’ôte toutes mes forces, qu’elles soient érotiques, intellectuelles ou autres. Donc je veux bien croire que ce n’est pas parce que je suis raisonnable que je me dis que si nous restons ensemble, ce ne sera qu’après une décision vraiment libre. Et c’est justement parce que je n’ai pas une miette de cette vanité si respectée et honorée dans ce monde irrationnel que je ne sais pas m’imposer de limites ou plus exactement, que je refuse de m’en imposer. Elles ne sont pas de mon monde. Si je sens ton baiser, je veux un autre baiser et je me dis qu’il doit en être ainsi. »

Par ce cri de joie, Jana Cerna évoque la nécessité d’exploser les carcans sociaux de tous bords, pour laisser à l’amour et à la création artistique et intellectuelle la possibilité d’être et de s’épanouir, c’est-à-dire de revendiquer leur profonde singularité, l’antinomie du modèle, leur incompatibilité radieuse avec les modes d’emploi : l’amour est exclusivement libre, ou il n’est pas, point final.

Questionnons donc plutôt les déclinaisons de la liberté, qui appartiennent à chaque histoire interpersonnelle, et se doivent d’être mouvantes, perpétuellement en question, métamorphosées par l’expérience de l’autre. C’est cela : Jana Cerna contemple Egon Bondy et la façon dont ils s’offrent humblement et follement l’un à l’autre, s’unissent, s’aliènent volontairement pour trouver en l’autre leur propre bien.

Pas dans le cul aujourd’hui est une célébration hors du commun, un anti-manuel par excellence.

Pas dans le cul aujourd’hui
Jana Cerna
Editions La Contre Allée
8,50 euros
28 août 2014 – 9782917817278

« Refondre mon être aux forges de notre entente. Et pourtant, me garder totalement. T’apprendre des jeux que tu ignores encore ; t’inculquer définitivement cette foi, ce goût et cet émerveillement en l’unité, que je ne connaissais pas non plus, mais qui m’a élue maître sans apprentissage » Albertine Sarrazin – Times, journal de prison. Editions du chemin de fer.

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Tremble, Aztlan !

Quand j’aurai un million de bisons à mes côtés, j’irai présenter les réclamations d’une nouvelle nation au gouvernement américain (…).

Une fois par siècle, vient un homme choisi pour parler au nom de son peuple. Qui peut dire que je ne suis pas un de ces hommes ? (« Mémoires d’un bison », premier tome des mémoires d’Oscar Zeta Acosta – Tusitala 2013)

Nous avions quitté Oscar Zeta Acosta, avocat d’Hunter S. Thompson, sur cet air de lendemains qui chantent l’émancipation des chicanos à grands renforts d’insurrection politique. Ça nous avait fait bien rire : après 300 pages de défonce et d’errance, voilà que l’avocat loqueteux se taillait un costume de sauveur, que le bison se laissait pousser des ailes… On avait refermé ces chroniques de junkie amusée, fascinée et touchée par cette drôle de présence au monde, aussi massive qu’elle était fêlée de partout, rassasiée d’amphets et de vice pour un bout, mais surtout, fort curieuse de la suite… Et si le bouffeur de guacamole n’avait pas fini de nous surprendre ?

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Europeana – Patrick Ourednik – Allia

–Plus tard, les historiens ont classé les régimes politiques du vingtième siècle en trois catégories totalitaires et autoritaires et démocratiques. Les régimes totalitaires étaient le communisme, le nazisme et les régimes autoritaires les dictatures fascistes et fascisantes apparues après la première guerre mondiale […] Les communistes disaient que le fascisme et le nazisme étaient en fait la même chose mais la plupart des historiens ne partageaient pas cet avis et disaient que le fascisme était par nature universel et susceptible de s’implanter n’importe où en s’adaptant aussitôt aux conditions culturelles et historiques données tandis que le communisme et le nazisme étaient par essence inadaptables parce que la réalité des choses y était subordonnée à l’idéologie. Et qu’au contraire le fascisme était adaptable et pouvait être de droite ou de gauche et destiné aux citoyens déjà âgés comme aux jeunes gens à tendance révolutionnaire et aux uns il promettait de rétablir l’ordre et aux autres d’instaurer un monde nouveau où tout resterait jeune à jamais. Le monde éternellement jeune était un objectif partagé par les communistes mais eux n’avaient pas l’intention de rétablir l’ordre pour les citoyens âgés. Et les jeunes gens se tournaient vers l’avenir et le vent échevelait les épis et le soleil se levait à l’horizon. Et les psychanalystes disaient que l’acquiescement de la plupart des Allemands à l’idéologie nazie était la manifestation d’une frustration sexuelle et que les Allemands étaient en fait à la recherche du père alors que la foi dans le communisme était plutôt l’expression de sadomasochisme dans sa phase infantile.–

Je tenais à vous livrer un passage de ce petit livre à découvrir absolument chez Allia et qui a valu un franc succès à la maison d’édition. Et pour cause, c’est un OLNI  jouissif, drôlissime ou cinglant, décrivant de façon monocorde et litanique un des siècles le plus monstrueux et insensé de l’histoire de l’humanité, sans aucun cynisme.
Un inventaire à la Prévert, mené par une logique simpliste liant les faits historiques à leurs causes et conséquences dans une langue presque infantile et géniale. Des raccourcis à la pelle donc, dont la conjonction “Et” est la star indétrônable, à la manière des enfants narrant leurs prouesses dans un flot de paroles continu.
A cette forme correspond le flot historique, qui déverse sa violence, ses inepties, ses idéologies, ses sarcasmes, et au sein duquel la Shoah tient une place abondante et circulaire, comme l’éternel retour de la violence extrême dans l’histoire des hommes, ainsi que cette phrase d’un soldat italien écrivant à sa sœur pendant la première guerre mondiale :  JE ME SENS DE JOUR EN JOUR PLUS POSITIF.

On en apprend dans ce petit livre, outre les rappels salutaires de la grande Histoire, Ourednik nous promène dans l’histoire des mœurs, sexuelles, hygiéniques, culturelles des européens : savez-vous quand pour la première fois les poupées eurent un sexe de garçon ou de fille ? Quand a commencé le règne de l’enfant roi ? Avez-vous remarqué que les scènes d’amour dans les films se passent presque toujours dans les voitures ou sur la plage ou dans les lits en fonction des époques de réalisation des films ? …

Un condensé de tout, qui rappelle la folie du siècle dernier, sa vitesse, son inhumanité et l’immaturité de notre espèce.  

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La question Finkler – Howard Jacobson

Un humour ravageur… J’ai franchement pleuré de rire à ma lecture, rires qui m’ont également posé question. La question Finkler : tabou de l’identité juive, tabou du racisme commun, tabou sur les causes de ce dernier, tout est prétexte à sourire, sûrement pour ne pas en pleurer dans le roman de Jacobson.
Personnages hilarants de contradictions, où le non-juif du trio est le plus enclin à développer une paranoïa et une victimisation systématique (signe surtout d’un égocentrisme délirant), ou l’on est juif honteux, alors même qu’on crache sur ses congénères, parce qu’il est plus légitime d’être une juif antisioniste qu’un antisioniste tout court et que malgré tout, le peuple juif a bien un petit quelque chose.. Si la question juive est bien le centre du roman, la force du livre est d’étendre une ample réflexion sur la construction des communautarismes en général, et de fonder la peur de l’autre dans la peur de soi-même et le manque cruel de confiance en soi. La question Finkler a quelque chose de magistral.

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Le dernier testament de Ben Zion Avrohom – James Frey

Tout y est, presque, dans Le dernier testament de Ben Zion Avrohom : deux des quatre  rédacteurs du Nouveau testament : Marc et Matthieu, la relativité du prophète puisqu’il est reconstitué selon les témoignages de ceux qui le croisent, comme dans le Nouveau Testament, les noms des “disciples” notés en bas de page dans les chapitres les concernant dans l’édition Flammarion, eux qui abandonnent tout, ou presque pour suivre le prophète. Un prophète d’un genre particulier, niant le(s) Dieu(x) des textes sacrés pour répandre l’amour, qui consiste en un éclair de lucidité et plus si affinités (souvent bien plus). La dénonciation des institutions religieuses est  assez facile (James Frey confond souvent les textes sacrés avec leur appropriation culturo-politico-sociale pas toujours reluisante certes…), et surtout très répétitive (c’est long parfois…), mais n’oublions pas que l’Amérique d’aujourd’hui a encore son lot d’obscurantistes, et que les discours belliqueux s’engageaient encore il y a peu avec l’oriflamme des croisés. Un livre qui aurait mérité d’être raccourci, mais qui vaut le détour. Une langue parfaitement maîtrisée malgré la diversité des personnages, et une interrogation latente passionnante : quels sont les leviers de la construction du charisme. Car Ben n’est pas né prophète, il l’est devenu.

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Sans connaissance – Eric Mc Comber

« Nous sommes élevés dans la non-violence, dans un sorte de granolisme grandiose catho-colonisé. En fait, à la base mon frère et moi apprenons à nous prosterner devant les institutions : nos parents…L’école…L’Eglise… Les lois… Les règlements, les traditions. (…) Bien qu’à moitié têtes carrées, nos parents nous inculquent soigneusement la tradition canadienne française de la soumission. L’expression en usage pour dire Pleutre est « pissou », déformation de Pea-soup, terme injurieux utilisé par les Canadiens anglais pour désigner les Québécois. »
Câlisse ! Voici un roman à ne pas louper qui nous arrive directement du Québec, une vraie petite bombe nord-américaine. Né à Montréal en 1964, Eric McComber nous livre ici son deuxième roman, tragi-comique et cynique, à l’image du siècle débutant. « Sans connaissance » nous plonge dans l’histoire d’Emile Duncan, originaire du quartier nord de Montréal : « T’atterris chez la famille Duncan, au deuxième étage d’un centre de psychothérapie beatnik où d’innombrables détériorés du cantaloup se nodulent la gorge à longueur de journée en s’épluchant le petit vécu. Pas facile. »
Issu d’une famille modeste catholique, l’anti-héros passe son enfance à s’initier aux jeux violents des bandes qui régissent le quartier. Si, au foyer, les discours parentaux font « tendre l’autre joue » ; dehors, l’ingéniosité juvénile sert une loi du talion sans merci.
Sans connaissance est aussi le récit d’une errance. Noctambule du Plateau Mont Royal, Emile se perd dans la profusion d’alcool et de corps. Anyway… Malgré la quantité d’expériences vécues, il ne trouve pas la nourriture capable de le rassasier.
Avec lui, on croise des personnages loufoques, attachants d’autres répugnants, haineux, et tristement réalistes. De l’ami adolescent au génie provocateur mettant effrontément à nue l’abscond de l’institution scolaire jusqu’aux « rases-boule » (les néo-nazis), Emile se construit sans équivoque, à la lisière du pire. Il n’est pas sans faire penser au héros de Demande à la poussière de John Fante, inadapté parce que peut-être trop humain.
Le roman d’Eric McComber évite l’écueil encouru  de la tiédeur. Emile ressent, rit, hurle, souffre, et nous avec lui. Chaque évènement est choisi et pleinement investi par l’auteur. Malgré la noirceur des accidents et des déboires d’une existence, le style reste lui vivant, dynamique et drôle. Il nourrit le personnage aux instants les plus tragiques. Eric McComber est musicien, comme son héros, et cela s’entend à la lecture.
Le patois québécois n’y est pas qu’utilisé. L’auteur se l’approprie, jusqu’au « ti-crisse de glossaire» situé à la fin du livre, dont les définitions originales rappellent que le joual est lui aussi, toujours en vie.

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Auteur
Eric Mccomber

Éditeur
Autrement

ISBN
9782746709201

Parution
2007