Desports – numéro 1 – 2013

**A vos marques**

Que vous détestiez le sport ou que vous n’aimiez que ça : n’ouvrez même pas Desports. Obtus et fervents défenseurs de l’hermétisme disciplinaire, passez votre chemin. La revue ne fait que démontrer les accointances entre l’effort physique, la compétition, le dépassement de soi, l’amplitude, le défi à l’apesanteur, le risque – et le geste artistique, qu’il soit cinématographique, théâtral, littéraire, sportif. Il ne s’agit que d’histoires d’hommes en mouvement. Et la façon dont ils se meuvent ou conçoivent ces mouvements, la valeur qu’ils leur accordent en dit long sur l’espace dans lequel ils s’ancrent, sur les contraintes économiques, politiques et linguistiques qui les enserrent.

Le sport comme exutoire, le sport comme résistance, le théâtre comme un sport, la politique comme un sport, l’art de louvoyer, l’art de faire passer des vessies pour des lanternes, on fait du sport mais on ne l’est pas forcément du tout, « sport ».

Premier numéro de Desports, ce pendant de la revue Feuilleton (dont j’ai déjà [http://www.libfly.com/feuilleton-t-collectif-livre-1598361.html parlé précédemment]), donne à lire toute la diversité des angles d’attaque que le sujet permet.

Sur les bords de la mer Rouge au Yémen, dans la plaine de Tihama, où on joue à saute-chameau, et on juge les voisins cavaliers pas « assez forts » pour sauter au dessus de leurs montures, on passe par-dessus son moyen de subsistance, on s’élève plus haut, au risque de se briser la nuque, comme dans tout dépassement de soi.

Collaborer pendant la seconde guerre mondiale, parvenir à se faire passer pour un résistant infiltré après guerre, prendre une place phénoménale dans le sport automobile et s’attacher les médias afférents, c’est aussi un ultime dépassement de soi (l’imposture?) pour Jean-Marie Balestre mort dans la soie en 2008 après avoir reçu récompenses et distinctions d’Etat. Georges Forrest, industriel belge en RDC qui dirige le Cercle hippique dans la capitale fait quant à lui figure d’ « excellent nageur en eaux troubles » en matière de pillage des ressources, mais révèle avec limpidité la persistance coloniale en Afrique…   

Les autres distinctions raciales, linguistiques, économiques peuvent quant à elles disparaître à la faveur d’un match de boxe, d’une épreuve aux Jeux Olympiques parmi les plus fameux de l’histoire, d’une partie de hockey sur glace en Amérique du Nord … Se créent ainsi des moments symboliques d’ententes, des flux et des rééquilibrages impossibles ailleurs que dans l’espace du jeu, à la lisière duquel le public, tout concentré sur les règles, l’improvisation individuelle de chaque joueur, sa grâce et la mise en scène de son jeu (Denis Podalydes), sa flexibilité (Denis Grozdanovitch), la stratégie du groupe, attend d’être surpris, de voir rejouer les luttes collectives de la vie quotidienne (Fabienne Lesage) : le sport comme catharsis.  

Tout se compose et se recompose lors de ces compétitions qui font figure de combats rituels individuels ou collectifs, et l’improvisation et la grâce, permises par une liberté inattendue vis à vis des forces en puissance, font figure de miracles, parfois d’abord pour celui qui en est l’auteur. Le rythme, la variation, la composition dans le sport, comme en écriture, comme au cinéma, prend une place importante sous les plumes de Desports, et de Pasolini à Deleuze, en passant par Nani Moretti, Fabienne Lesage nous explique ce que ces artistes y ont investi et y ont puisé.

300 pages pour une revue trimestrielle comptant des articles plus ou moins fleuves d’auteurs émérites, journalistes sportifs, sportifs journalistes, éditeurs, écrivains (Luis Sepulveda, Don Delillo, Louis Dumoulin, Fabienne Lesage, Lionel Froissart…) accompagnés de photographies ou d’illustrations, à la hardcover acidulée, semble à la différence de sa grande sœur Feuilleton avoir quelque peu délaissé la part des traductions par rapport aux commandes.

Diversité des points de vue et angles d’attaque, diversité des styles de jeu, de formes (rétrospective quasi littéraire, article journalistique, entretien joyeusement foutraque, inventaires à la Prévert…), la revue n’est pas chiche.

Et, surtout, surtout, il est fini pour moi, le temps de la partie de tennis par dessus la jambe : je sais aujourd’hui qu’au travers de mon service pour la énième fois raté et moqué par l’adversaire, se sont jouées les représentations du monde !! 🙂

NB : j’ai cru comprendre qu’un dossier serait consacré au tennis dans le prochain numéro, “Allongez-vous sur le divan et parlez-moi de votre revers”. Blague à part, ce sera certainement l’occasion de voir la revue peuplée de nymphes en baskets, elles se font rares dans ce premier numéro. J’imagine de toute façon que Desports ne passera pas à côté de la question du genre dans le sport.

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Revue Feuilleton / numéro 4 – Juin 2012

**Feuilleton met à l’honneur le journalisme narratif **
Toute l’année, vous languissez à l’idée des quelques jours de –farniente– silicieux qui vous attendent aux environs du mois de Juillout. Mais voilà, au bout de 48 heures et malgré l’indéniable côté paradisiaque de l’endroit où vous vous situez, l’ennui s’insinue peu à peu tandis que votre cerveau commence à dégouliner  à la façon ‘horloge’ de Dali et à s’échapper par vos oreilles. C’est pas beau à voir, et vous le savez.  Heureusement, il y a le tome 4 de Feuilleton, paru tout exprès pour vos vacances afin de pourvoir à l’exercice quotidien nécessaire à un bon maintien du bulbe dans la boîte crânienne. Il faut juste remonter la falaise pour aller le chercher dans le Scudo sous 40°, mais vous savez que vous devez le faire.
Je connais et lis régulièrement la revue Le Tigre, la revue Vacarme, j’ai beaucoup lu la revue XXI, et voici que je découvre Feuilleton seulement au mois de juin, pour le numéro 4, par induction. D’abord les sens : une couverture ultra stylée et colorée, je m’approche. Une prise en main à ma taille, j’ouvre. Une mise en page claire, sans fioriture, des illustrations qui découpent les paragraphes, à qui on a souvent laissé une double page : je vois. Senna, des oiseaux, des portraits de femmes à l’aquarelle, des vagues, les couleurs d’Ikea, un portfolio, une photo de mariés posant en dessous de ce qui s’apparente au premier coup d’œil à un missile… J’entre dans le sommaire et l’ours. Gabriel Garcia Marquez, Jonathan Franzen, Roberto Saviano… ok…. Gérard Berreby rédacteur en chef, ok…. A ce stade je lève la tête et regarde mon libraire tout affairé à un paquet cadeau en me disant que je vais peut-être lui faire le sale coup de m’abonner… On verra plus tard… je replonge.

**Le journalisme narratif, qu’est-ce que c’est ?**
 La revue, pertinente du début à la fin, ne se prive pas dans les annexes des articles de nous l’apprendre. Les débuts n’ont pas l’air d’origine française contrôlée, mais bien plutôt anglo-saxonne et américaine. Où l’on apprend, ignorants que nous sommes, que Gabriel Garcia Marquez a créé la –Fondation pour un nouveau journalisme–, dans la lignée de  l’américain Tom Wolfe (premier à formaliser le terme en 1970), qui entendait faire du métier un genre littéraire à part entière. Il m’a semblé que la phrase du journaliste Tomas Eloy Martinez cité dans l’article pouvait du coup définir l’objectif de Feuilleton, quand il dit que le journalisme narratif –est avant tout une voix au travers de laquelle on peut penser la réalité, reconnaître les émotions et les tensions secrètes de la réalité, comprendre le pourquoi et le comment des choses avec l’étonnement de celui qui les voit pour la première fois.– Subjectivité assumée, style personnel et libre, reportages plongés dans un bain de fiction pour faire toucher au plus près les enjeux d’un sujet et ses implications humaines font le cœur du métier du nouveau journaliste, souvent auteur et romancier. Cela va bien sûr complètement à l’encontre du sacro-saint –credo– des institutions de formation françaises, qui font rimer banalité et uniformité de style avec objectivité et quête de vérité générale.
Dans une autre annexe, Feuilleton nous raconte l’histoire de la revue Granta, créée en 1889 aux Etats-Unis mais qui doit sa refonte à l’étudiant Bill Buford en 1979 : –D’une revue classique et plutôt ennuyeuse, il en fait un magasine hybride jouant des va-et-vient entre réel et fiction (…) Les grandes plumes du reportage y participe, ainsi de Ryszard Kapuscinski, mais aussi des écrivains prestigieux : de Don DeLillo a Martin Amis en passant par Garcai Marquez ou Milan Kundera. Granta transcende les frontières et insuffle un style nouveau au journalisme–.
Première revue à avoir publié l’étonnant et très beau texte d’un auteur anonyme « Confessions d’un gobeur d’ectasy », traduit et repris dans ce tome 4 de la revue Feuilleton. Et c’est justement un atout majeur de la revue de défricher pour nous dans les revues étrangères des perles d’articles que nous ignorerions sinon encore.  À l’inédit (tout de même existant pour 3 ou 4 articles du tome), la revue préfère la qualité des plumes étrangères qui servent des faits et méfaits actuels ignorés ou presque par la presse :  le massacre des oiseaux en méditerranée, par Jonathan Franzen, passionné d’ornithologie (effroyable et passionnant car Franzen nous raconte également la façon dont il a abordé le sujet, sa méthodologie, le contexte de ses rencontres avec braconniers et défenseurs des oiseaux à Malte, Chypre..) , le conteneur hautement radioactif resté près d’un an dans le port de Gênes, la puissance des cartels de la drogue mexicains qui inondent les États-Unis (alors celui-ci, impossible de le lâcher, Richard Marosi a reconstitué une chronologie de la traque au trafiquant mexicain le plus recherché, sur la base de rapports d’enquêtes, de témoignages, d’écoutes téléphoniques… c’est terriblement haletant !), le texte que Garcia Marquez a imaginé autour de l’actualité de Caracas privée d’eau en 1958…

**Apprendre, comprendre, compatir**
Je me suis vue, grâce à Feuilleton, passionnée par l’histoire d’Ayrton Senna et l’émotion que sa mort a pu susciter, racontée par le journaliste Lionel Froissart qui l’a suivi pendant plus de 15 ans, (franchement la formule 1, je m’en préoccupe autant que le temps qu’il faisait à Vierzon en 1956), fascinée par le polo argentin (dont je ne connaissais même pas l’existence)… L’engagement subjectif et la dose de fiction ou de mise en scène injectée dans ces reportages me font toucher une altérité que je frappais d’ignorance totale. Non que simplement j’apprenne l’existence de tel ou tel fait, de telle ou telle pratique, mais je la saisis mieux, rationnellement et émotionnellement.
Oui, l’auteur rédacteur peut-être sincèrement dans l’erreur. C’est le risque, tout comme le journaliste formé dans une grande école peut l’être. La différence de taille est que le premier annonce la couleur, tandis qu’on apprend au second à la faire passer inaperçue. Je compare, peut-être est-ce inutile, peut-être n’est-ce pas le même métier, sûrement suis-je caricaturale.

Le tome 5 de Feuilleton sort en septembre, avec une nouvelle formule (quel perfectionnite a bien pu les frapper ? :-)) pour fêter sa seconde année d’existence. Le dossier aura pour thème « Israël ».
L’équipe de la revue sera quant à elle présente au [http://www.festival-america.org/ festival America] en septembre 2012 pour une série de débats autour de l’Amérique du Sud.  (Le festival fête ses 10 ans cette année).

Ne me reste qu’à vous recommander chaudement la lecture de Feuilleton, en tant que férus de littérature et j’en suis sûre, convaincus du sillon profond qu’elle peut creuser dans les consciences ainsi que, par conséquent, du rôle aigu que les auteurs ont à jouer.

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